14 - Duchamp et le collectionneur
[Les [œuvres de] Marcel Duchamp qui nous ont échappé (…) Il n’y a pas si longtemps, un collectionneur audacieux aurait pu acquérir une véritable mine de ses œuvres. Personne n’a osé, moi y compris.] Adam Lindemann
Dans un article paru sur artnet, ( https://news.artnet.com/art-world/marcel-duchamps-adam-lindemann-2769508 ) le collectionneur et galeriste Adam Lindemann décrit ses sensations sur l’achat/vente de copies de readymades duchampiens. A mon sens, ce qu’il écrit est beaucoup trop inféodé à la notion de marchandise et est bien éloigné de ce que Marcel Duchamp a démontré avec brio.
La difficulté pour se mettre au clair sur ce que Marcel Duchamp a « mis en œuvre », c’est que tou·te·s celleux qui s’intéressent à lui devraient acter sa face libertaire, anti-marché et opposée au principe de spéculation. Une fois accepté cela, on peut commenter autrement le devenir œuvre de ses productions plastiques.
Le travail artistique de Marcel Duchamp est une démonstration, une suite de gestes, au principe d’indifférence esthétique, pour tenter de s’extraire du « jugement de goût ». Les readymades, — mais pas que — en sont les moyens.
Le geste readymade, c’est : « Voilà un objet du quotidien manufacturé non fabriqué par moi-même l’artiste, je le signe et lui associe une formulation écrite et je la propose comme production artistique. Cette proposition heurte suffisamment les codes en vigueur qui statuent sur ce qu’est une œuvre d’art, elle provoque des oppositions, mieux, elle est refusée. On appelle ça une provocation. S’ensuit un plus ou moins long moment d’oublie, mais inévitablement, le principe de distinction sociale mettra en mouvement des esthètes (hommes ou femmes) — collectionneurs, galeristes, etc. — qui réhabiliteront cette production pour la faire advenir comme œuvre d’art reconnue et, inévitablement, lui attribueront une valeur marchande qui prospèrera tant que le commerce existera. »
[Alors, comment était-ce de vivre avec le porte-bouteilles et la pelle ? Ce sont des objets, mais aussi des idées.] Adam Lindemann
Si vous possédez un readymade signé Marcel Duchamp, (copies Schwartz ou autres répliques), vous ne possédez pas l’idée, comme écrit dans l’article, mais simplement une valeur financière qui, comme vous l’expliquez bien cependant, fluctue au gré des évènements spéculatifs.
Voyez « Etant donnés… 1° la chute d’eau, 2° le gaz d’éclairage ». Ce diorama — installé au Philadelphia Museum of Art par la volonté de Marcel Duchamp l’Artiste avec un grand A — est une œuvre qui n’est pas passé par le jugement de goût, ni d’un public de galerie ni d’un collectionneur, ni d’un galeriste, mais a été installé dans ce Musée archétypal par contrat, directement. L’œuvre est inaliénable c’est à dire qu’elle ne peut être déplacée ou cédée à quiconque.
Puisqu’il ne peut être vendu, le chef-d’œuvre autoproclamé « Etant donnés… 1° la chute d’eau, 2° le gaz d’éclairage » n’a PAS DE VALEUR MARCHANDE… et ça doit bien agacer quelque-un·e·s dans le monde de l’art, non ?
Voici d'autres extraits de l'article que je commenterai plus tard :
Que peut-on encore dire de lui qui n'ait déjà été dit ? Voyons voir. J'aborde Duchamp avec un avantage certain : j'ai possédé quelques belles œuvres et j'ai pu constater concrètement ce que cela implique de vivre avec elles.
Mais à l'époque, ces objets étranges me paraissaient arides et ennuyeux. Ils le sont toujours, mais la différence, c'est que j'ai lu les livres et les interviews, et je les comprends différemment.
Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi ce qui était difficile, voire impossible à vendre autrefois, est aujourd'hui considéré comme très recherché ? Je me le demande constamment. Lorsque j'ai vendu ma pelle des années plus tard, c'était la seule au monde. L'autre, en mains privées, appartenait au grand artiste Joseph Kosuth, qui en demandait 7 millions de dollars. L'année dernière, Kosuth a finalement décidé de la mettre aux enchères chez Christie's, mais elle n'a été adjugée que pour 2,5 millions de dollars.
Demandez à un véritable expert, le marchand Francis Naumann : le monde de Duchamp est un monde de hauts et de bas. Quand on en veut une, impossible de trouver un vendeur ; quand on en vend une, impossible de trouver un acheteur.
L’art est-il meilleur quand il est plus cher ? J’aimerais croire que non, mais il attire assurément davantage l’attention. C’est peut-être une affirmation manifestement fausse qui, finalement, se révèle vraie. (Ce qui est très duchampien.) Pour reprendre les mots attribués à Winston Churchill : « L’histoire est écrite par les vainqueurs.» En histoire de l’art, elle est écrite par les marchands et les conservateurs. Duchamp a toujours été célèbre de son vivant, même si le monde de l’art était alors bien plus restreint. Il a encore aujourd’hui une dimension culte, loin de l’image d’un Picasso, d’un Dalí ou d’un Warhol.
Même après sa mort, il a conservé son statut culte en nous laissant une œuvre totalement inédite, mystérieuse et singulière.
Qu’est-ce qu’un porte-bouteilles, au juste ? Qui utiliserait un objet aussi étrange et pourquoi ? Il n’est esthétique que suspendu au plafond, lorsqu’il projette de belles ombres. La pelle est une pelle à neige, qui, apparemment, n’existe pas en France. On peut dire sans exagérer qu’elle n’est ni laide ni belle ; elle n’évoque littéralement rien. À quoi sert une pelle à neige s’il n’y a pas de neige ? Duchamp a toujours affirmé avoir choisi des objets trouvés, dépourvus de qualités esthétiques. Cela allait à l’encontre des critères du monde de l’art, de ce qu’il appelait « l’art rétinien ».
Duchamp était un maître des mythologies, surtout des siennes. On raconte qu'il vivait très modestement, ne possédait presque rien et qu'il lui fallut vingt ans pour créer les Étant donnés. À son époque, son œuvre devait paraître subversive, révolutionnaire, voire anarchique. Les ready-mades n'ont jamais été conçus comme des objets précieux, mais aujourd'hui, ce sont des reliques sacrées qui restent radicales. Il doit savourer l'ironie de voir ses ready-mades étudiés et estimés à des millions. Notre vénération inviolable pour lui est-elle son œuvre ultime ? Si tel est le cas, il a eu le dernier mot.
13 - Un concours
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| Max Ernst, La tentation de Saint Antoine, 1945 |
C'est le blog "Lunettes rouges" qui m'a mis sur la voie de cette peinture.
Dans la fin de la seconde guerre mondiale, le réalisateur Albert Levine veut adapter au cinéma le livre de Maupassant « Bel ami ». Dans le livre, une peinture fictive, Le Christ marchand sur l'eau de Karl Marcowitch est décrite, fondamentale dans le roman de Maupassant. Albert Lévine organise un concours de peinture de haute volée pour réaliser une peinture réelle qui figurera cette peinture fictive. Marcel Duchamp fera partie du jury. Le film sortira en 1947.
« Le concours de peinture organisé par Lewin pour obtenir un tableau digne de l'engouement de celui du livre est le premier défi. Afin de provoquer un mouvement de curiosité autour du film, les producteurs organisèrent un concours destiné à trouver la meilleure représentation de La tentation de saint Antoine. les artistes sélectionnés devaient recevoir chacun une somme 500 $ et conserver leur œuvre, le gagnant obtenant quant à lui une somme supplémentaire de 2 500 $.
Les œuvres retenus faisant l'objet d'une exposition itinérante sous l'égide de The American Federation of Arts et d'un catalogue intitulé : "Bel Ami International Competition and Exhibition of New painting by Eleven American and European Artists 1946-47". Alfred H. Barr Jr, Marcel Duchamp et Sidney Janis acceptèrent de servir de jury.
Douze peintres participèrent : Ivan le Lorraine Albright, Eugene Berman, Leonora Carrington, Salvador Dali, Paul Delvaux, Max Ernst, Louis Guglielmi, Horace Pippin, Abraham Rattner, Stanley Spencer, Dorothea Tanning et Leonor Fini. Un seul des douze peintres, Leonor Fini, ne put finir sa toile à la date fixée. C'est Max Ernst qui remporta le concours.
Le tableau de Salvador Dali, un saint Antoine montrant la croix aux monstres qui l'assaillent, demeurant par ailleurs l'une des œuvres majeures du peintre. Il en est de même pour les tableaux de Leonora Carrington, Paul Delvaux et Stanley Spencer. »
Par Meredith Lacuve sur https://www.cineclubdecaen.com/realisateur/lewin/belami.htm
12 - Inaliénable
Je suis en train de rédiger un texte de 1500 mots pour la future édition d'un recueil de textes à propos de Marcel Duchamp — j'en reparlerai plus tard quand ce sera officialisé — et à l'occasion de recherches complémentaires, je découvre cette production duchampienne "inconnue de nos services". Les sites de vente aux enchères sont souvent de bonnes sources.
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| Marcel Duchamp, certificat de lecture, 1964. Lithographie sur papier japon 100 ex |
On voit bien Arturo Schwarz dealer avec Marcel Duchamp pour qu'il participe à cette production.
Ce qui me touche dans ce texte, c'est l'usage du terme "inaliénable", car je viens de l'utiliser pour qualifier "Etant donnés 1°la chute d'eau 2° le gaz d'éclairage", installé au PhAM et qui —par contrat — ne peut être démonté et déplacé. Chef d'œuvre du XXème siècle dont une des principales caractéristiques est donc d'être inaliénable.
C'était une des préoccupations majeures de Marcel Duchamp à la fin de sa vie.
Nous, Marcel Duchamp,
Déclarons à toutes fins utiles que le porteur du présent
Certificat Inaliénable et Intransmissible
Est Lecteur Agréé et Agrégé du recueil de poèmes
De Arturo Schwarz
Intitulé
Il real Assoluto
Le porteur de ce Certificat Inaliénable et Intransmissible est seul
détenteur du Droit de Libre Lecture du dit recueil et a versé pour
Jouir de ce privilège la somme de mille lires italiennes.
Fait en cent exemplaires numérotés et signé en notre résidence
Habituelle à New-York, le 29 février de l’année bissextile 1964
Marcel Duchamp
11 - Duchamp/Picasso
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| J'ai retourné la couverture |
Je n'ai pas encore lu le livre, mais en lisant un compte rendu par https://blogs.mediapart.fr/eric-monsinjon, je suis intéressé par la question de la stratégie de Marcel Duchamp qui semble abordée dans le bouquin.
"Quand Picasso demande à ce dernier pourquoi il a arrêté la peinture, Duchamp rétorque : «je conçois la peinture comme un moyen d'expression parmi d'autres, et non comme une fin en soi». L’un des points les plus subtils du livre réside dans cette ambiguïté duchampienne. Ce dernier ne cesse de brouiller les pistes. Selon les contextes, les interlocuteurs, les moments de sa vie, son discours varie. En privé, il confie souvent ne plus vouloir peindre. En public, il prétend qu'il n'a jamais fait vœu de ne plus peindre. Ce flou savamment entretenu n’est pas une contradiction, mais une stratégie, une manière de maintenir l’œuvre dans un état de suspension, afin de ne jamais l'enfermer dans une catégorie existante. Ni peinture, ni sculpture."
La stratégie de Duchamp — que la plupart des commentateurs et critiques ne souhaitent pas vraiment aborder (trop compliqué ? trop disruptif ?) — est de très long terme, à partir de 1912 jusqu'à la fin de sa vie en 1968. Elle est axée sur la question de la validation de toute sa production plastique hors de tout jugement de goût (les mécanismes sociologiques de validation des œuvres d'art).
Cette stratégie est si opérante qu'elle continue à produire ses effets 124 années après qu'elle a débuté. Il faut juste rappeler que la rétrospective Duchamp actuelle au MoMA, qui consacre les productions duchampiennes au firmament de l'histoire de l'art, est rempli de "répliques" et de "copies" ainsi officialisées.




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