Bloc-notes n°3 - Juillet/août 2026 - [21 à 30]

 

22 - Paris express, 23 juillet 1964, Interview de Marcel Duchamp par Otto Hann

 



Ce sont des photos que j’ai prises dans l’exposition « Marcel Duchamp : Jura-Paris » qui s'est tenue au Musée de l'Hôtel-Dieu à Porrentruy (Suisse) du 8 mai au 29 août 2021. Les commissaires étaient Françoise le Penven et Jacques Caumont, biographes duchampiens incontestés.

Paris express, 23 juillet 1964 Interview par Otto Hann

Beaucoup de ce qui est dit dans cet interview mérite d’être pris au sérieux. Ce qui me fait penser que présenter en 2026, — en majesté et quasi sans indications critiques — les productions plastiques de Marcel Duchamp, comme au MoMA actuellement, me semble un contresens. C’est aussi un anachronisme. Comme le dit très bien l’article dès le début, « Marcel Duchamp (…) ne propose pas un style de peinture, mais une attitude de l'esprit.  (…) Marcel Duchamp a matérialisé des idées. »

Les productions plastiques de Marcel Duchamp ne se comprennent pas d’emblée dès qu’on les regarde. De plus, chaque pièce fait partie du puzzle de la « façon de penser de Marcel Duchamp ». Autant dire qu’elles ne se comprennent qu’après avoir étudié longuement la question.
Le rôle des commissaires d’exposition devrait être — au moins — de donner des clefs de compréhension. Non pas un discours de sachant surplombant, mais des indications précises qui seraient autant de décryptages. 

Par exemple, pour Fountain (1917), voilà quel pourrait-être, au minimum, le cartel :

Marcel Duchamp, Fountain, readymade, 1917 (copie Swartz 1966)
Marcel Duchamp appelait « regardeur » toute personne amenée à regarder une production artistique avec ses jugements de goût. Il intitulait « readymade » les objets « déjà faits » réalisés industriellement qu’il achetait, signait, renommait et proposait comme œuvres d’art destinées à être exposées.
Vous regardez la copie (1966) du readymade original proposé par Marcel Duchamp en 1917 pour l’Exposition d’Art Moderne des Artistes Indépendants à New-York. Fountain n’a pourtant pas été acceptée, n’a pas été exposée et l’objet urinoir a été rapidement perdue.
Cette copie est validée comme œuvre d’art par la façon dont elle est arrivée jusqu’à cette salle.
Cet objet urinoir transformé en readymade et intitulée Fountain est pour Marcel Duchamp le vecteur d’une expérimentation pour démontrer que le statut d’œuvre d’art, au début du XXème siècle, échappait à l’artiste lui-même et était plutôt déterminé par un mécanisme sociologique généralisé.
En somme, l’expérience consiste à montrer (et le readymade en est le meilleure vecteur, non fabriqué des mains de l’artiste et choisi sur un principe d’indifférence esthétique, hors du bon ou du mauvais goût) que la production artistique ne se transforme en œuvre d’art que : 1° par sa soumission aux regards de premiers regardeurs qui, sous l’effet des apriori de jugement de goût, décideront de le rejeter, puis : 2° dans un second temps sous l’effet d’autres apriori de jugement de goût, décideront de le réhabiliter et de le valider.
Marcel Duchamp lance cette expérience pour démontrer que désormais l’artiste propose mais que les spectateurs disposent.
En 1950, le galeriste Sidney Janis réalise une première réplique de Fountain et l’expose dans l’exposition Challenge and Defy à New-York. En 1966, 8 copies sont réalisées, signées par Marcel Duchamp. C’est une de ces copies que vous avez sous les yeux.
En tant que spectateur, vous faites partie de l’expérimentation qui se poursuit sans cesse. Elle est à chaque fois renouvelée lorsqu’un nouveau regardeur regarde. Le readymade n’existe pas comme œuvre d’art pour ses qualités esthétiques, il existe parce que vous le regardez et que vous appliquez, ou non, vos jugement de goût.

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Portrait de Marcel Duchamp par Régis Roustan pour l'Express juillet 1964

Paris express, 23 juillet 1964 Interview par Otto Hann

Pourquoi un peintre que les Américains tiennent pour l'égal de Picasso ne peint plus depuis 40 ans.

Marcel Duchamp, qu'en Amérique, on considère à l'égal de Picasso, reste mal compris en France. Son « ironisme d'affirmation qui » a servi de levain à l'école de New-York, n'a guère influencé l’École de Paris.

C'est que Marcel Duchamp, qui est aussi le frère de Jacques Villon, ne propose pas un style de peinture, mais une attitude de l'esprit. « Technicien bénévole du dandysme » selon Gabrielle Picabia, Marcel Duchamp a matérialisé des idées. Pour lui, l'inspiration est invention, et l'art se justifie par la création de vérité et de faits irréductibles : la porte qui est en même temps ouverte est fermée, le disque à regarder et non à écouter…
Estimant que les peintres n'avaient pas à mourir devant leur chevalet, puisque les généraux ne meurent pas sur les champs de bataille, celui qu'André Breton appelle « l’homme le plus intelligent de cette première partie du XXe siècle », a abandonné la peinture depuis plus de 40 ans, laissant inachevé « le grand verre » qui devait résumer son passage dans l'univers pictural.
À 76 ans, mais n’en paraissant que 50, il mène, partagé entre Paris, New York et Cadaquès, une vie de « témoin oculiste ».

Le renoncement d'un homme qui a connu un succès international est unique dans l'histoire, comment l'expliquez-vous ?
C’est que je n'ai jamais vécu en peintre artisan, qui fait tant de tableaux par an, et qu'il vend à tel prix. En général, les peintres arrivent à une formule. S'ils ont assez d'énergie, ils changent de formule tous les 10 ans. Mais on ne peut pas exiger qu'un homme trouve une nouvelle idée tous les 10 ans.
Tout se réduit alors à un travail de répétition : Renoir a peint une série de femmes nues, toutes semblables. Pourquoi ? pour fournir les 2000 musées qui existent ? Ce petit boulot de répétition n'est que de la masturbation. À moins qu'il n'y ait une explication olfactive : un penchant pour l'odeur de térébenthine. Pour ma part, je n'ai pas voulu me recopier ; je me suis donc dégagé de la vie professionnelle des peintres. Mais c'est aussi que je ne suis pas tellement artiste. Il y a d'autres façons de vivre.

Le mirage de l'art.

Vous refusez de vous répéter, mais accepteriez-vous, comme Vasarely, qu'on recopie vos œuvres à des milliers d'exemplaires ?

Non. Qu'on en fasse un tirage limité à huit exemplaires, comme mes readymade de l'actuelle exposition chez Schwartz à Milan : ça oui, d'accord. C'est une rareté qui donne le certificat artistique.

Comment en êtes-vous venu à choisir un objet fabriqué en série, un objet readymade, pour en faire une œuvre ?

Le readymade est  la conséquence du refus qui me faisait dire : il y a tellement de gens qui font des tableaux à la main qu'il faudrait aboutir à ne pas se servir de la main. D'ailleurs, même à véritable tableau est en grande partie à un readymade. Les couleurs sont manufacturées. La moitié du produit est fabriqué industriellement.
On peut aller plus loin un Rembrandt et presque un Readymade. Si on enlève tout ce qui n'est pas de lui, c'est-à-dire la toile, le châssis, les couleurs, il ne reste pas grand-chose que Rembrandt ait fais lui-même. C'est spécieux, je vous l'accorde, mais j'aime bien la spéciosité.

Qu'est-ce qui vous déterminer dans le choix des readymades ?

Cela dépendait de l'objet. Ma fontaine-pissotière partait de l'idée de jouer un exercice sur la question du goût : choisir l'objet qui est le moins de chance d'être aimé. Une pissotière, il y a très peu de gens qui trouvent cela merveilleux. Car le danger, c'est la délectation artistique. Mais on peut faire avaler n'importe quoi aux gens ; c'est ce qui est arrivé.
J'attire l'attention des gens sur le fait que l'art est un mirage. Un mirage exactement comme dans le désert, l’oasis qui apparaît. C'est très beau jusqu'au moment où l'on crève de soif, évidemment. Mais on ne crève pas de soif dans le domaine de l'art. Le mirage est solide.

Une Entourloupette

Quelle différence faits-vous entre l'art et l'engouement ?

Le goût et momentané, (…) on attend donc 50 ans, et la mode disparaît. Les choses prennent à leur sens, en fin de compte, c'est une entourloupette : une autre forme de goût. Ce qui ne l'était pas sur le moment le devient plus tard. Si on est logique, on doute de l'histoire de l'art.

Vous n’y croyez pas ?

Le public est victime d'un véritable complot ébahi. Les critiques parle de la vérité vérité de l'art. Comme on dit la vérité de la religion. Les gens suivent comme des moutons de Panurge. Moi je n'accepte pas, c'est inexistant. Ce sont des voiles inventés. Cela n'existe pas plus qu'en religion. D'ailleurs je ne crois en rien car croire donne lieu à un mirage. Mirage suggère un sens péjoratif. 

Peut-on en déduire que vous adopter une attitude morale ?

La morale est une notion fluctuante, qui varie toutes les 50 ans selon les circonstances. C'est une question qui ne m'intéresse pas.

Mariée

Par goût de la vérité, souhaiteriez-vous un monde débarrassé du mirage, une société sans art ?

Non. Je dis seulement que l'art est un mirage. Un mirage très joli à vivre, mais un mirage quand même. Je constate qu'il n'existe pas, mais je ne dis pas que c'est un mal. Nous allons peut-être vers une société sans art, je n’ai jamais dit que j'aimais cela. J'ai horreur de la fourmilière.

Quand on lit les interprétations que les critiques fond de votre œuvre, on a parfois l'impression qu'ils en rajoutent sur vos intentions.

Il y a un grand contenu imaginatif dans mes heures. « La mariée est mise à nue par ces célibataires, même » déborde d’imagination. Chaque élément du tableau se rapporte à une idée. Chaque fois qu'une idée me venait, je la notais sur papier, je la faisais mijoter. Comme ça pendant huit ans. Pas toute la , 20 minutes par-ci ,20 minutes par-là, mais huit ans quand même.
Cela devait s'accompagner d'une d'un catalogue, comme celui des armes et cycles de Saint-Étienne, avec des notes explicatives sur chaque détail. Mais je ne l'ai pas fait ; ma valise n'est qu'un résumé. Huit ans c'est long. Il y a d'ailleurs beaucoup d'intentions non réalisées, la partie droite du grand verre devait encore comporter de nombreux éléments.

Que signifie même dans votre titre, la mariée mise à nu par ces célibataires, même ?

« Même » ne se rapporte à rien. Il y a un sens d'affirmation poétique. Humour d'affirmation, comme dit breton. Ni dénigrement, ni sujet de rigolade, mais humour, qui ajoute un peu le Ah! Ah! Jarryesque.

Vous aimez les jeux de langage ?

Le langage est une erreur de l'humanité. Entre deux êtres qui s’aiment, le langage n'est pas ce qu'il y a de plus profond. Le mot est un galet très usé qui s'applique à 36 nuances d'affectivité. On ne dit jamais rien d'intéressant. Le langage est commode pour simplifier, mais c'est un moyen de locomotion que je déteste. C'est pourquoi j'aime la peinture : une affectivité qui s'adresse à une autre. L'échange ne fait pas les yeux.

Paris s’use

Sous le pseudonyme de rose, c'est la vie, vous êtes intéressés au langage .

Pour m'amuser. J'ai un très grand respect pour l'humour, c'est une sauvegarde qui permet de traverser tous les miroirs. On peut survivre, même au succès.

Pensez-vous que Paris est mort ?

L'intérêt des États-Unis c'est le marché. Nos bons artiste, aussi idéalistes soient-ils vont là où se trouve l'argent. C'est normal. Pour le reste, il faut se défier du chauvinisme, car lorsqu'il s'en mêle, c'est « patriotisme d'abord ». Pourtant, il est normal qu'un centre comme Paris qui a duré 100 ou 150 ans, commence à s’user. S'il est vrai que Paris s’use, ce dont je me fous d'ailleurs.

Comment concevez-vous l'évolution de l'art ?

Je n’envisage rien. Je suis seulement un monsieur qui regarde et qui aime la nouveauté. C'est pour cela que je suis assez partisan du Pop Art. C'est une chose plaisante de voir des peintures qui font entrer des images de « comics book » dans le domaine sacro-saint du grand art. Et faire avaler ça au public, voilà qui me ravit. Remarque on ne le fait pas avaler sans qu'il y ait rien de sous sinon on le dégueule au bout de 15 jours.

Que doit-il y avoir derrière une nouveauté ?

Pour qu'une idée se transforme en un fait il faut une réflexion irréfutable, toute une attitude mentale, en un mot, une idée. Mais on ne pourra pas tirer le Pop Art en longueur. Cela ne durera pas, enfin pas plus que les autres écoles : l'impressionnisme a duré 20 ans, le fauvisme trois, le cubisme sept ans… Cela n’empêche que ce mouvement me ravit, car il va contre l'idée imbécile de l’informal.

Le frisson rétinien

Vous êtes contre l'abstrait informelle ?

pas du tout. Je suis contre l'attitude qui consiste à réduire la peinture à une émotion rétinienne. Depuis Courbet, on croit que la peinture s'adresse à la rétine : le frisson rétinien. C'est une idée tout à fait partielle. Auparavant, la peinture avait bien d'autres fonctions. Elle pouvait être religieuse, philosophique, morale… La peinture était un pont qui permettait d'arriver à autre chose. Fra Angelico ne se prenait pas pour un artiste, ne faisait pas de l'art. Il se prenait pour un artisan qui travaillait pour le bon Dieu. C'est plus tard qu'on a découvert de l'art dans son œuvre.

Pensez-vous que l'engouement actuel pour l'art soit un bien et qu'il soit bon d'ouvrir les musées officiels à la révolte des jeunes peintres ?

Si le génie réussit trop vite, c’en est fini. La vie de paria de mon temps était plus intéressante que la vie d'artiste actuellement. Au départ il y a presque toujours quelque chose de bien, mais il faut voir la suite. Le danger c'est de rentrer dans le rang des capitalistes, de se faire une vie confortable dans un genre de peinture qu'on recopie jusqu'à la fin de ses jours.
Il y a cinquante génies à l'heure actuelle, mais ils vont presque tout jeter leur génie à la poubelle. Pour qu'un bonhomme traverse la vie sans se laisser dévorer, il lui faut traverser bien des embûches. 
Des génies, il y en a revendre mais ils se font bouffer, se suicident ou se transforment en m’as-tu vu sur les tréteaux. Mais tout cela n'est qu'une illusion, un reflet. Contentons-nous de la beauté du mirage, puisqu'il n'y a que cela.

21 - Georges Carpentier / Rrose Sélavy

 

Portrait de Georges Carpentier, carte postale "Armand Noyer" issue d'une série 1921.

Couverture du numéro 19 de la revue 391, 1924 (Picabia) 



En octobre 1924, Francis Picabia fait paraître le dernier numéro (n°19) de la revue « 391 » (4 pages)

« La première publication de 391 a lieu en janvier 1917 à Barcelone à l'instigation de Francis Picabia et avec l'aide pour le montage d'Olga Sacharoff, une artiste immigrante géorgienne et un groupe d'artistes réfugiés. Le nom de la revue dérive de celle d'Alfred Stieglitz, 291, à laquelle Francis Picabia avait contribué. Bien que Picabia fut reconnu d'abord comme un artiste, le contenu de la revue était surtout littéraire, au ton souvent agressif, probablement influencé par Alfred Jarry et Guillaume Apollinaire. On y retrouve cependant des dessins, des illustrations et une typographie non conventionnelle. Man Ray et Marcel Duchamp contribuent régulièrement à la revue. À partir de son cinquième numéro, la revue est publiée à New York, puis plus tard à Zurich où elle est associée au mouvement Dada. Elle sera ensuite publiée à Paris jusqu'en 1924 où paraîtra le dernier numéro, le 19e. » [wikipedia]
Sur la couverture, en défonce des différents titres et textes typographiés, on discerne l’image de profil, imprimée en couleur verte, du portrait d’un homme fumant la pipe.
Cette image est un portrait photographique de « georges Carpentier », un célèbre boxeur français de l’époque et diffusée alors en carte postale. Cette carte postale « Armand Noyer » utilisée pour la couverture de *391* était en réalité la huitième d’une série de douze cartes faisant la promotion du « combat du siècle » entre Carpentier et Dempsey le 2 juillet 1921.
Mais cette photographie est fortement retouchée au crayon et transforme le portrait de Georges Carpentier en celui de Marcel Duchamp, avec pipe et chemise. Picabia s’est appuyé sur la ressemblance formelle entre les deux hommes.
Plus précisément, ce portrait devient celui de Rrose Sélavy, alter-ego que s’était créé Marcel Duchamp en 1919. En effet, et c’est difficile à discerner sur l’image, le nom original G.Carpentier est biffé et est rajouté manuellement : « Rrose Sélavy par Picabia ».

On a donc là, par Picabia, la création d’un readymade (l’usage d’un carte postale déjà existante) qu’on pourrait qualifier « d’aidé » (l’image originale est retouchée comme l’avait déjà été « L.H.O.O.Q. par Duchamp) et aussi « d’imprimé » puisque le tout est reproduit par impression multiple sur la couverture d’un magazine.

On peut voir dans cette création une multitude d’implications :

  • Picabia use du même processus créatif que Marcel Duchamp, notemment par l’usage d’une image « carte postale » comme Duchamp l’avait fait antérieurement avec « L.H.O.O.Q. » (1919) et « Pharmacie » (1920)
  • Picabia utilise la couleur verte pour l’impression de ce portrait. Cette couleur, dans la langue plastique (le « nominalisme pictural ») de Marcel Duchamp correspond à « l’atmosphère créative ». Ce choix coloré est issu de la couleur diffusée par les bec aueur à gaz avant en usage pour éclairer avant l’utilisation de l’électricité. Voir « la boite verte », voir « Fresh widow », voir « Etant donnés… ».
  • Picabia associe directement, sans artifice ni travestissement, le personnage de Rrose Sélavy à la personne de Marcel Duchamp. Même si ça passe par le visage de Georges Carpentier, le visage de Marcel Duchamp est « reconnaissable », contrairement aux photographies « officielles » de Rrose Sélavy présentant un Marcel Duchamp suffisemment travesti pour évoqué suffisemment une figure féminine.
  • L’image de Georges Carpentier, boxeur et soldat, unanimement connu à l’époque comme représentant du monde du pugilat et du virilisme sportif est transformée en celle de Rose Sélavy qui instaure au moins un « doute sur le genre » et du moins une aura plus intellectuelle que physique.

À poursuivre…

Bloc-notes n°2 - mai-juin 2026 - [11 à 20]

20 - Le porte manteau 

À gauche un tirage photographique à partir de la plaque de verre originale (Centre Pompidou) 1920, Man Ray, "coat-stand" (porte-manteaux). A droite Publication de la photographie de Man Ray, 1921, page 2 du magazine "new york dada 1921" réintitulée "dadaphoto".

Dans le magazine "new york dada april 1921" (c'est comme ça que je l'appelle, parce que la date est inscrite au même titre et dans le même mot que new york dada), Man Ray publie en page 2 la reproduction retouchée d'une photographie plus ancienne.

« La jambe, qui disparaît presque dans la pénombre, porte un bas. Le visage, le buste et les bras sont occultés par un mannequin articulé en guise de corset. Selon Francis Naumann, le modèle en est EvFL (Else von Freytag Lohringoven). (…) Le mannequin est ici comme un porte-manteau, ou coat-stand, titre repris pour d’autres tirages dont il existe plusieurs versions, selon que le pubis est caché ou pas. mais toutes sont verticales alors que dadaphoto montre un mannequin à l’horizontal. La femme y est couché et non debout ». (Eric fassin, Joana Masó, L'art c'est la vie)

Sur le "négatif" plaque de verre  de cette photographie conservée au Centre Pompidou, un éclat lumineux est situé en superposition du sexe du modèle féminin. Sur sa reproduction dans "new york dada april 1921", un carré blanc masque à la fois cet éclat lumineux et le sexe du modèle.

Quand on analyse une image, il faut se méfier des fausses évidences mais aussi ne pas aller sur-interpréter sans "preuves". Ici, ce qui pose question, c'est pour quelle raison Man Ray a apposé un rectangle blanc sur la reproduction.

 

Ligne du haut

Man Ray (Emmanuel Radnitzky, dit)  (1890, États-Unis - 1976, France)
The coat-stand (Le porte-manteau) 1920. Négatif gélatino-argentique sur support plaque de verre 12 x 9 cm + tirage papier

Ligne du bas 

Man Ray, reproduction d'un tirage de Coat Stand vers 1935. Négatif au gélatino bromure d'argent sur support souple 11,5 x 8,5 cm + Epreuve gélatino-argentique 40,4 x 26,9 cm

Souvent à l'époque, en l'absence de la plaque de verre originale, les reproductions photographiques dans les magazines étaient des « repiquages » de tirages papier et non directement des reproductions à partir des plaques de verre d'origine. Mais le centre Pompidou possède la plaque de verre originale sur laquelle on voit bien un éclat de lumière sans doute accidentel au moment même de la prise de vue ou de la révélation de la plaque.

Il faudrait pouvoir répondre à ces questions :

  • L'éclat lumineux sur la plaque original (centre Pompidou) a-t-il été volontaire ou est-ce une erreur de tirage ? 
  • Le rectangle blanc est-il chargé de significations par Man Ray (on pense à "cache-sexe" et/ou à l'évocation de la "censure")
  • La première intention est-elle de masquer l'erreur lumineuse technique ?

Man Ray travaillait avec de nombreux outils différents mais la plaque de verre d'origine semble indiquer qu'il a alors utilisé une chambre photographique 12 x 9 cm usuelle à cette époque.

En l'absence de données plus précises, je fais jouer le faisceau d'indices et je pencherais plutôt pour ce commentaire :

Dans "new york dada 1921", Man Ray a réutilisé la photographie intitulée "coat-stand" (poerte-manteaux) sur laquel apparaissait un éclat lumineux (judicieusement ?) placé sur le sexe du modèle nu photographié. L'usage de cette photographie pour un magazine pastichant les magazines féminins de l'époque ne permettait cependant pas de faire apparaître les poils pubiens du personnage. L'ajout de ce rectangle blanc permettait 1 - de résoudre la présence de l'erreur technique en la masquant 2 - de jouer des signifiants potentiels de ce rectangle blanc : je cache ce que je pourrais montrer, je suis obligé de cacher ce que les conventions ne me permettent pas de montrer, il faut bien que je cache ce sexe pour ne pas m'exposer à des rétorsions règlementaires et administratives.


19 - Le statut de la spirale dans les productions de Marcel Duchamp

Fondamentalement, Marcel Duchamp développe une attitude de défi face à ce qu'on appelle le destin (qui serait immuable) auquel on serait immanquablement soumis. 

Il s'agit de défier les conventions sociales dans lesquelles on est englué, dont on n'arrive pas à se sortir.

En ce sens, la spirale (en mouvement) est peut-être le signe de cette prison des rapports sociaux en même temps qu'elle serait un signe de son évasion possible, encore une occurrence duchampienne de la co-intelligence des contraires.

Encore faudrait-il regarder si le mouvement de ces différentes spirales est entrant ou sortant.

 

Marc Vayer, "Carte du tendre Marcel Duchamp", Tondo (détail), 2025-26

"Eboulis des rotos", préparation pour la "carte du tendre Marcel Duchamp"

Affiche des rotoreliefs redessinés par mes soins pour l'exposition "MASTERPIECES, dans les pas de Marcel Duchamp"


18 - new york dada april 1921

 

new york dada april 1921, cahier 1, couverture avec "Belle haleine, Eau de voilette", Rrose Sélavy.

 

1 - DESCRIPTION

2 - LE BAS-BLEU

1 - DESCRIPTION

« new york dada », magazine, avril 1921. Contributeurs : Marcel Duchamp (1887-1968) ; Man Ray (1890-1976) ;  Alfred Stieglitz (1864-1946) ; Else von Freytag-Loringhoven (1874-1927) ; Marsden Hartley (1877-1943 ; Tristan Tzara (1896-1963). In-folio[1] (37,5 x 25,5 cm), 2 cahiers, 8 pages. Premier cahier papier beige uniquement imprimé en rouge sur la première page. Second cahier papier blanc imprimé en bleu sur les 4 pages. Maquette de Man Ray.

Page 1 du cahier 1 : Couverture avec photomontage de Man Ray intitulé « Belle haleine, Eau de voilette », readymade assisté = portrait photographique de Rrose Sélavy monté sur une bouteille de parfum « Rigaud », le tout sur un fond répétant à l’infini le motif typographique en très petit corps : « new york dada april 1921» inscrit à l’envers du sens de lecture. imprimé en rouge et demi-teintes.

Pages 1 à 4 du cahier 2 : Articles variés et hybrides. Textes de Tristan Tzara et Mardsen Hartley. Illustrations photographiques de Man Ray, bande dessinée de Rube Goldberg, photomontage d'Alfred Stieglitz. Texte-poème de Else von Freytag-Loringhoven (EvFL). Annonce de l'exposition de Kurt Schwitters à la Société Anonyme. 

C’est peut être un faux magazine mais un vrai manifeste qui ne vaut que d’avoir existé et s’inscrire ainsi dans la mémoire de l’histoire de l’art : La revue n'est ni distribuée, ni vendue : elle est offerte à des amis déjà convaincus. La revue n'attira que très peu d'attention. Elle n'eut d'ailleurs qu'un seul numéro. En 1917, la parution de « The blind man » qui venait soutenir le readymade « Fountain » a existé à peu près sous les mêmes conditions.

La mise en page et le contenu de new york dada april 2021 tranche avec les magazines modernistes sérieux et leurs manifestes. C’est la moindre des choses pour un document dada.
On considère aussi généralement que la mise en page de cette publication, un bien grand format pour une revue artistique, est une parodie des magazines sur papier glacés new-yorkais émergents consacrés au consumérisme avec publicités, publi-reportage et articles vantant les bienfaits des biens de consommations grand publics.
La couverture du magazine notamment, avec son titre répété à l’infini en tout petit caractère est un « pied de nez » aux très gros formats des titres magazines courants chargés d’attirer les lectrices/lecteurs.
D’une certaine façon également, en s’appropriant le format et les contenus associés aux magazines destinés principalement aux femmes, new york dada april 2021abolie la barrière entre un art moderne socialement sélectif et la culture de masse.

Mais je propose qu’on regarde l’affichage de Rrose Sélavy sur la couverture comme faisant partie de la parodie, sans plus. Aucun·e lectrice/lecteur potentiel n’est sensé savoir que Rrose Sélavy est en fait Marcel Duchamp travesti en femme. C’est donc simplement l’image d’une femme qui est affichée.

Alors, qu’est-ce-qu’on a ? On a un magazine dada parodique dans sa forme, mais qui reproduit dans son contenu la mysogynie courante associant « l’image » de la femme, la réduisant et la décuplant même, à un rôle social consumériste.

C'est le problème de la parodie qui utilise les mêmes codes que ce qu’il parodie : on peut lire new york dada april 2021 comme une contribution au virage sexiste du moment, mais rien ne s’oppose à ce qu’on le lise comme son contraire : une dénonciation au virage sexiste du moment.

Au moins, me semble-t-il, dans le contexte de cette parution, autant le texte de Tzara est clairement mysogyne, autant la photographie intitulée « DADAPHOTO » de Man Ray chosifient le corps féminin, autant l’apparition de Marcel Duchamp en Rrose Sélavy réussit à dissoudre le lien entre l'art moderne et la virilité que ses collègues masculins semblaient vouloir renforcer. Installer un « flou de genre » ou une « instabilité de genre » est quand-même un acte anti-viriliste. En se travestissant pour les besoins de la photo, Marcel Duchamp ne moque pas l’image ou la condition féminine, il est un·e autre, il est une femme.

De plus, lorsqu’est décrit new york dada april 2021, encore actuellement, la contribution de Else von Freytag-Loringhoven (EvFL) est absente, minorée ou réduite au rôle de modèle pour les photographies. On peut tout de même remarquer que sa contribution — qu’on n’imagine pas imposée « à son corps défendant » ou à ses dépends — est conséquente : son nom typographié en grand comme un titre, un texte explosé comme archétype de la manière dada et typographié en conséquence et la seule contributrice dont le portrait photographique, torse nu, est imprimé. EvFL avait toujours revendiqué sa nudité « exposée » comme un moyen créatif.

Pourraient donc se cotoyer, au sein du faux magazine, de vrais contradictions, de vraies tensions sur la condition féminine dans l’art moderne.

Alors, est-ce que la conclusion serait, comme Nancy Ring l’écrit dans sa thèse[2], que new york dada april 2021 « résume les aspects transformateurs et conservateurs de la pratique de Duchamp et Man Ray [et Picabia], en se concentrant sur la manière dont la déstabilisation des normes de l'identité masculine et de l'autorité a fourni un terrain propice à la construction d'une avant-garde principalement masculine en Amérique ? »

[1] Pour obtenir un in-folio il faut plier une feuille une fois (1 cahier = 2 feuillets = 4 pages). in-quarto (in-4°) : pour obtenir un in-quarto il faut plier une feuille deux fois (1 cahier = 4 feuillets = 8 pages).

[2] New York Dada an the Crisis of Masculinity: Man Ray, Francis Picabia, and Marcel Duchamp in the United States 1913-21 Thesis 1991 Nancy Ring N.J. Troy (n79136573)

1921, "Belle haleine, Eau de voilette", Rrose Sélavy. In new york dada april 1921.

new york dada april 1921, cahier 2

 

 17 - Fountain, fountain et fountain.

1 - Collectif, "Fountain" 1917, photographie de Stieglitz parue dans la revue "The blind Man" n°2, mai 1917.

2 -  Marcel Duchamp, maquette de "Fountain", 1938, pour miniature dans "La boite-en-valise", papier, colle et armature en métal.

3 - Sydney Janis, "Fountain", 1950, réplique certifiée conforme par Marcel Duchamp.

J’ai fait comme toi [ https://museumpeace.com/dau/0001h.htm } et j’ai lu avec intérêt les deux articles parus sur artforum.com. Ce qui est à remarquer c’est que ces deux articles sont l’expression de deux types de regard contemporains sur la production duchampienne.
La critique de la critique peut nous faire mieux comprendre les intentions de Marcel Duchamp…

Quelles que soient nos compétences respectives de fabricants et d’analystes d’images, j’aurais tendance moi aussi à décrypter la photographie de Stieglitz en disant que c’est sur le tirage photographique ou sur le négatif qu’a été écrit « R. Mutt 1917 ».
Mais on sait tou·te·s à quelles illusions d’optiques nous sommes soumis·e·s, aussi compétents croyons-nous l’être. Raisonnablement, aucune preuve ne vient accréditer l’une ou l’autre version, l’inscription directement sur l’urinoir ou l’inscription sur la photo de l’urinoir. On ne possède ni les négatifs ni les tirages originaux.
Mais est-ce bien la question ?
La question primordiale de ce côté là de « Fountain », c’est la question de l’autoriat. Y-a-t-il vraiment un auteur à cette production plastique, à cette proposition artistique ?
Il se pourrait fort bien que « Fountain » soit une « non œuvre » sans auteur. Ça me semble actuellement la plus aboutie des interprétations de la saga de « Fountain ».

« Fountain » n’est pas une œuvre au sens où c’est d’abord un geste : on propose un objet - urinoir repoussoir sans plus value artistique, en sachant très bien qu’elle sera refusée. On la photographie et on la publie dans une revue pour en conserver la mémoire dans l’histoire de l’art et on l’oublie… jusqu’à ce que ce geste soit réhabilité bien plus tard.
« Fountain » ne devient une œuvre d’art qu’en 1950 avec la réplique Sydney Janis « certifiée conforme » par Duchamp en 1950.
« Fountain » est aussi sans auteur précis. En fait, le pseudonyme « R.Mutt », quelqu’en soient ses significations éventuelles, recouvre un collectif. Ce n’est pas une création de Marcel Duchamp. S’il a été l’initiateur de la logique créative readymade, c’est bien un groupe entier du « cercle Arensberg » qui a réalisé le geste « Fountain ».
Il n’y a pas de débat sur le fait que « Fountain » n’a jamais été revendiqué par quiconque de ce groupe, ni même par Elsa von Feytag-Loringhoven qui, bien au contraire, accrédite la paternité à Duchamp dans deux de ses propres productions.
En préparant sa « boite-en-valise », avant, pendant et juste après la seconde guerre mondiale, Marcel Duchamp s’approprie logiquement cette paternité et réalise un modèle réduit de « Fountain » en papier maché qui re-lancera l’intérêt autour de l’artefact lui-même. 
On peut dire que l’artefact urinoir est le support matériel du geste « Fountain ».

Voir : Eric Fassin et Joana Maso - L’art c’est la vie, Else von Freytag-Loringhoven critique de Marcel Duchamp - Editions Macula, 2025

Voir : Mickael LaChance, Les nouvelles Fables de Fountain ? 1917-2017. Annotations d’André Gervais, Editions Intervention 2017.

Voir : Stéphane Banz, Marcel Duchamp : Richard Mutt's Fountain, Edition Moderne Kunst, 2020.

 16 - Mètre ruban et thermomètre

 



Il y a forcément plusieurs lectures croisées à effectuer avec cette image.

Sur le « Portail de recherche Duchamp », la série photographique est référencée et titrée : « Marcel Duchamp and Mary Reynolds in a sweatbox », MD et MR dans une chambre de transpiration. On peut considérer que Mary Reynolds prend la pose d’une infirmière attentionnée auprès d’un Marcel Duchamp plutôt alité. 
Le mètre ruban qui sort de la bouche du malade serait donc un « thermo-mètre ». 
Cette photographie serait alors une évocation croisée de 3 stoppages étalon (1913) et de Why not sneeze Rrose Sélavy (1921). Avec les 3 stoppages étalon (1913), Marcel Duchamp avait « relativisé », avec ses 3 mètres souples, la norme du système métrique devenue universelle depuis la révolution française. Avec Why not sneeze Rrose Sélavy (Pourquoi ne pas éternuer ?) Marcel Duchamp ironise peut-être à propos du cubisme en disposant un thermomètre pour mesurer la température de petits cubes de marbres.

On peut aussi considérer que la mise en scène photographique évoque le récit biblique de la décollation de (saint) Jean-Baptiste après que Salomé ait réclamé sa tête et qu’elle ait été apportée sur un plateau dans un banquet. On serait là peut-être dans l’évocation elle aussi ironique des relations amoureuses tumultueuses, les séparations, les rabibochages vécues par MD et MR.

Dans le numéro 8 de la revue Étant Donné, Paul B. Franklin écrit son point de vue sur la photographie et Yiannis Toumazis, dans sa thèse Marcel Duchamp, artiste androgyne, pense que ce mètre ruban est un « nouveau » readymade, — ce que personnellement je ne pense pas. 

(Toumazis, Yiannis. Marcel Duchamp, artiste androgyne. Presses universitaires de Paris Nanterre, 2013, https://doi.org/10.4000/books.pupo.8373.)

 

 15 - Portrait et autoportrait

 



Tony Vaccaro, portrait de Marcel Duchamp, 1952 pour LOOK magazine

Dans un article d’artnet à propos de la rétrospective Marcel Duchamp au MoMA a été publié ce portrait que je ne connaissais pas. C’est une commande de la revue LOOK magazine. Tony Vaccaro raconte lui-même dans quelles conditions il a réalisé ce portrait photographique de Marcel Duchamp à  New York en 1952.

« On m'avait demandé de photographier Marcel Duchamp. Nous sommes allés dîner et je ne savais toujours pas comment m'y prendre. Après le dîner, nous sommes allés prendre un verre et Marcel n'arrêtait pas de me demander si j'avais réussi à prendre la photo. Je lui ai répondu que j'attendais le bon moment. Un verre en entraînant un autre, il était déjà 4 heures du matin. Nous rentrions à nos appartements lorsqu'il s'est arrêté net : il se tenait sous un lampadaire, à l'angle de la 5e Avenue et de la 14e Rue. La lumière était tout simplement parfaite, c'est à ce moment-là que j'ai déclenché et pris cette photo. »
Je ne peut m’empêcher de rapprocher ce portrait photographique d’un autoportrait réalisé par Duchamp lui-même (encore que ce n’est sans doute pas lui qui a déclenché, c’est lui qui a initié la mise en scène) et paru dans la revue VIEW magazine en 1945.

Cette image s’intitule « Autoportrait de Marcel Duchamp à l’âge de 85 ans.

Marcel Duchamp s’est représenté vieilli. Il anticipe son portrait à l’âge de 85 ans. Il fait ça en 1945, il a alors 58 ans. Le traitement photographique de cette image, c’est une lumière rasante, ce sont des ombres portées marquées sur son visage, le nez projette une grande ombre sur son visage, les yeux sont des cavités noires.

Très simplement et directement, me semble-t-il, il s’est représenté comme porteur d’ombre lui-même. C’est une projection dans le futur de son passage, comme celui de son travail, à la postérité. Anticipation crépusculaire, illustration du devenir chef d’œuvre qui ne pourra vraiment advenir que par le passage dans l’au-delà. 

 

14 - Duchamp et le collectionneur

 

Entrée de l'Exposition rétrospective actuelle au MoMA de New-York + Multiple Portrait of Marcel Duchamp. Broadway Photo Shop, New York, 1917. Vite fait, il faudrait évoquer la polysémie de cette photo : c'est se prêter à un jeu, c'est le renvoi-miroirique, c'est l'égotisme à 360°, c'est la multiplicité des facettes d'une même personne, c'est la copie du même, etc.


[Les [œuvres de] Marcel Duchamp qui nous ont échappé (…) Il n’y a pas si longtemps, un collectionneur audacieux aurait pu acquérir une véritable mine de ses œuvres. Personne n’a osé, moi y compris.] Adam Lindemann

Dans un article paru sur artnet, ( https://news.artnet.com/art-world/marcel-duchamps-adam-lindemann-2769508 ) le collectionneur et galeriste Adam Lindemann décrit ses sensations sur l’achat/vente de copies de readymades duchampiens. A mon sens, ce qu’il écrit est beaucoup trop inféodé à la notion de marchandise et est bien éloigné de ce que Marcel Duchamp a démontré avec brio.

La difficulté pour se mettre au clair sur ce que Marcel Duchamp a « mis en œuvre », c’est que tou·te·s celleux qui s’intéressent à lui devraient acter sa face libertaire, anti-marché et opposée au principe de spéculation. Une fois accepté cela, on peut commenter autrement le devenir œuvre de ses productions plastiques.
Le travail artistique de Marcel Duchamp est une démonstration, une suite de gestes, au principe d’indifférence esthétique, pour tenter de s’extraire du « jugement de goût ». Les readymades, — mais pas que — en sont les moyens.
Le geste readymade, c’est : « Voilà un objet du quotidien manufacturé non fabriqué par moi-même l’artiste, je le signe et lui associe une formulation écrite et je la propose comme production artistique. Cette proposition heurte suffisamment les codes en vigueur qui statuent sur ce qu’est une œuvre d’art, elle provoque des oppositions, mieux, elle est refusée. On appelle ça une provocation. S’ensuit un plus ou moins long moment d’oublie, mais inévitablement, le principe de distinction sociale mettra en mouvement des esthètes (hommes ou femmes) — collectionneurs, galeristes, etc. — qui réhabiliteront cette production pour la faire advenir comme œuvre d’art reconnue et, inévitablement, lui attribueront une valeur marchande qui prospèrera tant que le commerce existera. »

[Alors, comment était-ce de vivre avec le porte-bouteilles et la pelle ? Ce sont des objets, mais aussi des idées.] Adam Lindemann

Si vous possédez un readymade signé Marcel Duchamp, (copies Schwartz ou autres répliques), vous ne possédez pas l’idée, comme écrit dans l’article, mais simplement une valeur  financière qui, comme vous l’expliquez bien cependant, fluctue au gré des évènements spéculatifs.

Voyez « Etant donnés… 1° la chute d’eau, 2° le gaz d’éclairage ». Ce diorama — installé au Philadelphia Museum of Art par la volonté de Marcel Duchamp l’Artiste avec un grand A — est une œuvre qui n’est pas passé par le jugement de goût, ni d’un public de galerie ni d’un collectionneur, ni d’un galeriste, mais a été installé dans ce Musée archétypal par contrat, directement. L’œuvre est inaliénable c’est à dire qu’elle ne peut être déplacée ou cédée à quiconque.
Puisqu’il ne peut être vendu, le chef-d’œuvre autoproclamé « Etant donnés… 1° la chute d’eau, 2° le gaz d’éclairage » n’a PAS DE VALEUR MARCHANDE… et ça doit bien agacer quelque-un·e·s dans le monde de l’art, non ?

Voici d'autres extraits de l'article que je commenterai plus tard :

Que peut-on encore dire de lui qui n'ait déjà été dit ? Voyons voir. J'aborde Duchamp avec un avantage certain : j'ai possédé quelques belles œuvres et j'ai pu constater concrètement ce que cela implique de vivre avec elles. 

Mais à l'époque, ces objets étranges me paraissaient arides et ennuyeux. Ils le sont toujours, mais la différence, c'est que j'ai lu les livres et les interviews, et je les comprends différemment. 

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi ce qui était difficile, voire impossible à vendre autrefois, est aujourd'hui considéré comme très recherché ? Je me le demande constamment. Lorsque j'ai vendu ma pelle des années plus tard, c'était la seule au monde. L'autre, en mains privées, appartenait au grand artiste Joseph Kosuth, qui en demandait 7 millions de dollars. L'année dernière, Kosuth a finalement décidé de la mettre aux enchères chez Christie's, mais elle n'a été adjugée que pour 2,5 millions de dollars.

Demandez à un véritable expert, le marchand Francis Naumann : le monde de Duchamp est un monde de hauts et de bas. Quand on en veut une, impossible de trouver un vendeur ; quand on en vend une, impossible de trouver un acheteur.

L’art est-il meilleur quand il est plus cher ? J’aimerais croire que non, mais il attire assurément davantage l’attention. C’est peut-être une affirmation manifestement fausse qui, finalement, se révèle vraie. (Ce qui est très duchampien.) Pour reprendre les mots attribués à Winston Churchill : « L’histoire est écrite par les vainqueurs.» En histoire de l’art, elle est écrite par les marchands et les conservateurs. Duchamp a toujours été célèbre de son vivant, même si le monde de l’art était alors bien plus restreint. Il a encore aujourd’hui une dimension culte, loin de l’image d’un Picasso, d’un Dalí ou d’un Warhol.

Même après sa mort, il a conservé son statut culte en nous laissant une œuvre totalement inédite, mystérieuse et singulière. 

Qu’est-ce qu’un porte-bouteilles, au juste ? Qui utiliserait un objet aussi étrange et pourquoi ? Il n’est esthétique que suspendu au plafond, lorsqu’il projette de belles ombres. La pelle est une pelle à neige, qui, apparemment, n’existe pas en France. On peut dire sans exagérer qu’elle n’est ni laide ni belle ; elle n’évoque littéralement rien. À quoi sert une pelle à neige s’il n’y a pas de neige ? Duchamp a toujours affirmé avoir choisi des objets trouvés, dépourvus de qualités esthétiques. Cela allait à l’encontre des critères du monde de l’art, de ce qu’il appelait « l’art rétinien ».

Duchamp était un maître des mythologies, surtout des siennes. On raconte qu'il vivait très modestement, ne possédait presque rien et qu'il lui fallut vingt ans pour créer les Étant donnés. À son époque, son œuvre devait paraître subversive, révolutionnaire, voire anarchique. Les ready-mades n'ont jamais été conçus comme des objets précieux, mais aujourd'hui, ce sont des reliques sacrées qui restent radicales. Il doit savourer l'ironie de voir ses ready-mades étudiés et estimés à des millions. Notre vénération inviolable pour lui est-elle son œuvre ultime ? Si tel est le cas, il a eu le dernier mot.


 13 - Un concours 

Max Ernst, La tentation de Saint Antoine, 1945

C'est le blog "Lunettes rouges" qui m'a mis sur la voie de cette peinture.

Dans la fin de la seconde guerre mondiale, le réalisateur Albert Levine veut adapter au cinéma le livre de Maupassant « Bel ami ». Dans le livre, une peinture fictive, Le Christ marchand sur l'eau de Karl Marcowitch est décrite, fondamentale dans le roman de Maupassant. Albert Lévine organise un concours de peinture de haute volée pour réaliser une peinture réelle qui figurera cette peinture fictive. Marcel Duchamp fera partie du jury. Le film sortira en 1947.

« Le concours de peinture organisé par Lewin pour obtenir un tableau digne de l'engouement de celui du livre est le premier défi. Afin de provoquer un mouvement de curiosité autour du film, les producteurs organisèrent un concours destiné à trouver la meilleure représentation de La tentation de saint Antoine. les artistes sélectionnés devaient recevoir chacun une somme 500 $ et conserver leur œuvre, le gagnant obtenant quant à lui une somme supplémentaire de 2 500 $. 
Les œuvres retenus faisant l'objet d'une exposition itinérante sous l'égide de The American Federation of Arts et d'un catalogue intitulé : "Bel Ami International Competition and Exhibition of New painting by Eleven American and European Artists 1946-47". Alfred H. Barr Jr, Marcel Duchamp et Sidney Janis acceptèrent de servir de jury. 
Douze peintres participèrent : Ivan le Lorraine Albright, Eugene Berman, Leonora Carrington, Salvador Dali, Paul Delvaux, Max Ernst, Louis Guglielmi, Horace Pippin, Abraham Rattner, Stanley Spencer, Dorothea Tanning et Leonor Fini. Un seul des douze peintres, Leonor Fini, ne put finir sa toile à la date fixée. C'est Max Ernst qui remporta le concours. 
Le tableau de Salvador Dali, un saint Antoine montrant la croix aux monstres qui l'assaillent, demeurant par ailleurs l'une des œuvres majeures du peintre. Il en est de même pour les tableaux de Leonora Carrington, Paul Delvaux et Stanley Spencer. »  
Par Meredith Lacuve sur https://www.cineclubdecaen.com/realisateur/lewin/belami.htm

 

 12 - Inaliénable

Je suis en train de rédiger un texte de 1500 mots pour la future édition d'un recueil de textes à propos de Marcel Duchamp — j'en reparlerai plus tard quand ce sera officialisé — et à l'occasion de recherches complémentaires, je découvre cette production duchampienne "inconnue de nos services". Les sites de vente aux enchères sont souvent de bonnes sources.

Marcel Duchamp, certificat de lecture, 1964. Lithographie sur papier japon 100 ex
 

On voit bien Arturo Schwarz dealer avec Marcel Duchamp pour qu'il participe à cette production.

Ce qui me touche dans ce texte, c'est l'usage du terme "inaliénable", car je viens de l'utiliser pour qualifier "Etant donnés 1°la chute d'eau 2° le gaz d'éclairage", installé au PhAM et qui —par contrat — ne peut être démonté et déplacé. Chef d'œuvre du XXème siècle dont une des principales caractéristiques est donc d'être inaliénable.

C'était une des préoccupations majeures de Marcel Duchamp à la fin de sa vie. 

 
Nous, Marcel Duchamp,
Déclarons à toutes fins utiles que le porteur du présent
Certificat Inaliénable et Intransmissible
Est Lecteur Agréé et Agrégé du recueil de poèmes
De Arturo Schwarz
Intitulé
Il real Assoluto
Le porteur de ce Certificat Inaliénable et Intransmissible est seul
détenteur du Droit de Libre Lecture du dit recueil et a versé pour
Jouir de ce privilège la somme de mille lires italiennes.
Fait en cent exemplaires numérotés et signé en notre résidence
Habituelle à New-York, le 29 février de l’année bissextile 1964
Marcel Duchamp

 

11 - Duchamp/Picasso

J'ai retourné la couverture

Je n'ai pas encore lu le livre, mais en lisant un compte rendu par https://blogs.mediapart.fr/eric-monsinjon, je suis intéressé par la question de la stratégie de Marcel Duchamp qui semble abordée dans le bouquin.

"Quand Picasso demande à ce dernier pourquoi il a arrêté la peinture, Duchamp rétorque : «je conçois la peinture comme un moyen d'expression parmi d'autres, et non comme une fin en soi». L’un des points les plus subtils du livre réside dans cette ambiguïté duchampienne. Ce dernier ne cesse de brouiller les pistes. Selon les contextes, les interlocuteurs, les moments de sa vie, son discours varie. En privé, il confie souvent ne plus vouloir peindre. En public, il prétend qu'il n'a jamais fait vœu de ne plus peindre. Ce flou savamment entretenu n’est pas une contradiction, mais une stratégie, une manière de maintenir l’œuvre dans un état de suspension, afin de ne jamais l'enfermer dans une catégorie existante. Ni peinture, ni sculpture."

La stratégie de Duchamp — que la plupart des commentateurs et critiques ne souhaitent pas vraiment aborder (trop compliqué ? trop disruptif ?) — est de très long terme, à partir de 1912 jusqu'à la fin de sa vie en 1968. Elle est axée sur la question de la validation de toute sa production plastique hors de tout jugement de goût (les mécanismes sociologiques de validation des œuvres d'art). 

Cette stratégie est si opérante qu'elle continue à produire ses effets 124 années après qu'elle a débuté. Il faut juste rappeler que la rétrospective Duchamp actuelle au MoMA, qui consacre les productions duchampiennes au firmament de l'histoire de l'art, est rempli de "répliques" et de "copies" ainsi officialisées.


Bloc-notes n°1 - mars/avril 2026 - [1 à 10]


01 - Ballade à Cerbère (France), autour de l'Hôtel « Le belvédère du rayon vert »

Construit dans un style «paquebot», novateur dans les années 1920, cet édifice présente un ensemble de caractéristiques architecturales, marqueur de l'architecture navale : coursives arrondies, toit-terrasse avec des escaliers faisant écho aux cheminées d'un navire ainsi qu'une surface du bâtiment triangulaire avec une «poupe».  

Photographie Catherine Ouvrard

C'est l'occasion, tiens tiens, d'évoquer Marcel Duchamp.

Je vois très bien Marcel Duchamp allongé sur un transat sur l'un des balcons-coursives de l'hôtel Le Belvédère du Rayon Vert, ou sur la large terrasse sommitale de cette architecture qui ressemble à s'y méprendre à un paquebot transatlantique et guetter placidement en fumant son cigare, l'apparition de ce phénomène lumineux que peu de personnes ont pu documenter de leurs yeux-vus et qui s'appelle le rayon vert.

Le soleil, à son coucher ou lever derrière la ligne d'horizon légèrement arquée, au moment où il apparaît/disparaît, peut provoquer, dans certaines conditions météorologiques, un rayon vert, une sorte de flash lumineux vert.
Les composantes lumineuses RVB de l'illuminant soleil frappent, selon une certaine incidence, en tangente, la surface de l'océan. Les rouges et les bleus sont absorbés par la densité de la mer et alors seule la composante verte frise fugitivement l'horizon. Cette expérience visuelle, Marcel Duchamp l'avait reconstituée pour l'exposition surréaliste de 1947. Il avait chargé Kiesler de la fabriquer.


Description d'Herbert Molderings (Duchamp traversé) : "... on aperçoit le "hublot" sous la forme d'une découpe circulaire dans la toile tendue formant le mur du fond, on y distingue la photographie d'une vue marine. L'horizon penché suggère une sortie en mer par temps agité, une impression que contredit pourtant la surface relativement calme des flots (...) on voit briller un trait de lumière crue à hauteur de l'horizon oblique, au-dessus duquel s'étale une curieuse couche d'air sombre. Ce rai lumineux était probablement de couleur verte..."

Cette installation contient nombre des préoccupations et d'éléments signifiants du nominalisme pictural de Marcel Duchamp : La ligne d'horizon (que l'on retrouve dans le Grand verre), la couleur verte (toujours associée chez lui au contexte créatif) et surtout le passage d'un état à un autre, d'un statut à un autre (jour-nuit) dans un espace-temps « inframince ».

 

02 Ballade à Figueres (Espagne), au musée Salvador Dalí

 

Photographie Marc Vayer

Effet de circonstance. Accès in vivo à la matérialité de ce qui n'est connu que par l'archive photographique. Une occurrence lourd/léger de plus chez Duchamp.

Alors que je lis différents textes à propos de l'Exposition Internationale du Surréalisme en 1938 à la galerie des Beaux-Arts (Paris), et notamment sur la mise en scène (scénographie) conçue par Marcel Duchamp, et très notamment son accrochage de 1200 sacs de charbon au plafond de la grande salle, je tombe incidemment, en visitant le théâtre-musée Salvador Dali à Figueres (Espagne) sur la reconstitution de cet accrochage.

Salvador Dalí avait supervisé l'ensemble de la rénovation des bâtiments et l'installation de SON musée.
En dehors de ses références à des artistes classiques de la Renaissance, seuls Picasso et Duchamp sont directement cités par Dalí dans ce musée qui nous paraît, plus de 50 années après son installation, devenu un peu désuet, transformé par la postérité en une accumulation bric-à-brac.

Comme l'écrit Brian O'Doherty : « L'œuvre la plus volumineuse (les sacs de charbon de l'exposition de 1938) était physiquement discrète, mais sur un plan psychologique, totalement envahissante ».

Nota bene - Les sacs n'étaient pas, bien-sûr, réellement remplis de charbon, trop lourd pour le plafond, simplement bourrés de papier.

 

03 - Ballade à Figueres (Espagne), au musée Salvador Dalí

Présentée dans une niche dans un coin isolé. C'est Dalì qui a l'idée de cette sculpture, la Vénus de Milo à tiroirs, et c'est Duchamp qui se charge de — faire — réaliser l'ensemble, une épreuve en plâtre, puis un tirage en bronze et puis peint en blanc. 

Ainsi, pour quelqu'un qui essaierait de soulever la sculpture, elle serait bcp plus lourde qu'attendu : une des grandes options lourd/léger que Duchamp utilisait souvent.

Photographie Marc Vayer


04 - Croquis pour O'Doherty

Croquis Marc Vayer

Après la lecture de «White cube, l'espace de la galerie et son idéologie» par Brian O'Doherty, textes écrits entre 1976 et 1981, j'essaye d'illustrer sa perspicace métaphore de la «demeure du modernisme» à laquelle Marcel Duchamp «The shadow" vient frapper à la porte.

Bien vu le personnage de pulp "The shadow", ressemblance physique et flingueur tout va en « redresseur de tords », jusqu'à l'évocation de l'ombre toujours associée pour Duchamp à l'accession d'une dimension supérieure (différente).

Pulp "The shadow"

05 - Photographie d'Allan Grant


Photographie d’Allan Grant pour Life magazine 1953

On est d’accord…, cette photographie d’Allan Grant confirme que l’affiche/catalogue de l’exposition « DADA 1916-1923 » était déposée froissée dans un panier/poubelle et que les visiteur·e·s devaient la défroisser pour la·le lire.

Photographie d’Allan Grant pour Life magazine 1953 montrant Edgard Varèse et trouvée dans le catalogue « Joseph Cornell/Marcel Duchamp...in resonance » - Philadelphia Museum of Art 1999.

Marcel Duchamp, affiche/catalogue de l’exposition « DADA 1916-1923 »

 

06 - Hommage à Caissa

Marcel Duchamp, Hommage à Caissa, 1966

Penser à rédiger un (court) texte à propos du visuel "hommage à Caissa", conçu par Marcel Duchamp en 1966.



En dehors de l'usage fonctionnel des cartes envoyées aux artistes, dire quel est le sens de ces items : "j'accepte" et "je n'accepte pas".



Caïssa, dans la Grèce antique, était une dryade, sorte de nymphe, considérée comme la déesse des échecs. Garry Kasparov se plaçait sous sa protection. Le premier ordinateur russe à avoir remporté le championnat du monde d'échecs des ordinateurs en 1974 s'appelait “Kaissa”. 

Marcel Duchamp fut, dans les années 1960, président de l’American Chess Foundation’s Arts Committee for American Chess. Selon lui, “all chess players are artists”. Il organisa deux expositions pour aider la création de tournois d’échecs hors des États-Unis. Une vente aux enchères organisée chez Parke-Bernet en 1961 permit de rassembler $37.000. 

Le second événement, cette exposition chez Daniel Cordier à New York, permit de rapprocher le monde des échecs de celui de l’art. Certains jeunes artistes qui deviendront mondialement célèbres, d’autres plus âgés (Lichtenstein, Spoerri, Martial Raysse, Calder, Motherwell, Magritte, Rauschenberg, Dali, Warhol…) vendirent des œuvres pour à peu près la même somme. 

À cette occasion, Duchamp créa aussi trente jeux d'échecs ReadyMade, également vendus à la galerie Cordier & Elkstrom (cf. https://drouot.com/en/lot/publicShow/2446868).

 

07 - Duchamp fumant

Photographie de Marcel Duchamp dite « fumant la jambe de Ann Miller », parue dans le « Pulp » magazine VUE de Nov 1954. Ann Miller est une très célèbre danseuse et actrice américaine à la très longue carrière qui a toujours mis en avant la plasticité de ses jambes de danseuse.


Je ne connais pas les conditions dans lesquelles cette photographie a été produite.

Cette photographie est sans doute un photomontage qui montre Marcel Duchamp « faussement » fumer un petit objet (« goodie ») miniature représentant une jambe de Anne Miller.
Marcel Duchamp, qui avait toujours la maîtrise conjointe de son image avec les photographes qui le shootaient, monte le curseur du regard trivial au max avec ce cliché et sa parution dans le pulp magazine VUE.

VUE - AMERICA'S PHOTO DIGEST ADULT POCKETBOOK.
Le magazine VUE America's Photo Digest" était un magazine américain publié par Actual Publishing Co., Inc. des années 1950 à 1978. C’est un « Pulp magazine » qui désigne des publications peu coûteuses et de piètre qualité matérielle, très populaires. C'est le faible coût des « pulps », en général dix cents, qui leur valut l'immense succès qu'ils rencontrèrent auprès des masses populaires américaines. Le magazine VUE présentait principalement de la photographie, y compris de « pin-up » et de glamour (often referred to as "cheesecake" photography), ainsi que des articles sur des célébrités, l'histoire, l'art et divers autres sujets comme le sport ou les voitures. [Le terme pin-up s’applique à est une représentation de femme, dessinée ou photographiée, dans une pose aguichante ou « sexy », d'où l'expression anglaise de « pin-up girl » qui pourrait se traduire en français par « jeune femme épinglée au mur ». (Wikipedia)]

 

08 - Un nouvel article sur le blog centenaireduchamp





[COD] Du mètre contesté au kilomètre fragmenté



 

 

Extraits :



Je passais à la galerie DIA: et m’installais pour contempler l’installation. En fait ce fut un des grand moments de ma vie de regardeur. Il est difficile de traduire en mot les sensations qui nous envahissent lorsqu’on est happé par une œuvre d’art, des sensations physiques, un rythme cardiaque plus soutenu associées à un très grand calme intérieur, l’isolement dans la perception des signes plastiques, formes, couleurs, lumières, composition, matières, la coupure totale d’avec le contexte urbain new-yorkais…


Mais, dans mon cas particulier, je n’ai pu m’empêcher, comme un voile qui se soulève, de faire le parallèle avec la démarche de Marcel Duchamp. Les similitudes m’apparaissaient tout à coup remarquables et flagrantes. Pour le formuler très rapidement, ces deux artistes interrogent la relativité des normes et conventions instituées, utilisent la plasticité comme un langage, évoquent de façon paradoxale la question de l’infini, et cherchent à ancrer leurs productions de façon pérenne dans un lieu permanent, pour la postérité.



 Je ne vais pas m’amuser ici à comparer la pratique de Walter de Maria et de Marcel Duchamp mais simplement noter que si The broken kilometer (1979) est une œuvre réalisée sur un protocole que l’artiste avait pensé entièrement avant de la matérialiser, elle résonne à 66 ans d’écart avec 3 Stoppages-étalon (1913) de Marcel Duchamp. 

[voir : Mode d’emploi des œuvres à protocoles sur le blog Culturieuse]



C’est donc l’occasion de dire comment Marcel Duchamp engage ce processus créatif, dès 1913 même si l’œuvre n’est montrée en public qu’en 1936.

 

09 - La boîte crânienne métaphorique de Marcel Duchamp

 

Croquis Marc Vayer

Croquis vite fait pour essayer d'illustrer, de représenter une hypothèse de Brian O'Doherty à laquelle je suis arrivé également.


Il l'écrit comme ça : 

« La boîte, conteneur à idées, est-elle une tête de substitution ? Les fenêtres, les encadrements de portes, les ouvertures, des canaux de sens ? »



La boîte crânienne métaphorique de Marcel Duchamp avec : La porte du 11, rue Larrey, la porte tambour d'une expo surréaliste, une fenêtre Fresh widow, une fenêtre Bagarre d'Austerlitz, un mur Grand verre, un mur grillagé à la coin sale, un mur paysage d'étant donnés..., des portions de murs de briques idem étant donnés, le tout sur Étant donnés... lové sur un sol de sacs de charbons et illuminé par un lustre braséro...



À suivre...
 

10 - Sur "Portrait de Marcel Duchamp", Brian O'Doherty, 1966 
 

« Je lui ai demandé [à Marcel Duchamp] si je pouvais faire son portrait. Il a répondu “Oui”. Il est venu dîner avec sa charmante épouse, Teeny. J’avais loué un électrocardiographe et j’ai enregistré son ECG dans la chambre avant le repas.

Duchamp avait dit que l’art perdait la moitié de sa valeur dans un musée ; je voulais réfuter cette idée. Lorsqu’il est venu à mon exposition en 1966, il a vu Portrait de Marcel Duchamp : Plomb 1, Battement de cœur lent (1966).

En regardant Duchamp regarder son rythme cardiaque, je me suis souvenu qu’Eugène Delacroix aurait dit qu’il n’avait pas compris les peintures de Turner avant de voir John Ruskin les regarder. Le rythme cardiaque capturé de Duchamp réfutait-il son idée selon laquelle l’art mourait sur les murs des institutions ? » Brian O’Doherty, Strolling with the zeitgeist, dans : Frieze, mars 2013


Brian O'Doherty, Portrait de Marcel Duchamp, 1966


Brian O’Doherty réinvente ici le genre du portrait en remplaçant la ressemblance visuelle traditionnelle par un signal visuel. Le 4 avril 1966, il a enregistré trois tracés du rythme cardiaque de Marcel Duchamp. Le résultat n’est pas une image conventionnelle mais celle d’un rythme électrique. C’est une trace éphémère de la vie traduite en lignes et en lumière.
En présentant cet enregistrement vivant de la présence de Duchamp, l’œuvre aborde les thèmes mêmes que Duchamp avait introduits dans l’art moderne : les questions d’identité, de paternité de l’œuvre et les limites matérielles de l’objet d’art.
Duchamp avait suggéré à son ami d’ajouter « M. D. » à sa signature sur l’œuvre, ce qui faisait à la fois référence aux initiales de Duchamp et à l’ancienne profession d’O’Doherty. Mais O’Doherty lui a délibérément refusé cette co-paternité, déclarant : « Je n’allais pas le laisser participer à la création. Son cœur avait fait son travail. »

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