[8] Tout étant donné

Le fil de la fabrication

Les pistes hasardeuses du « Ça me fait penser à … »

Ecartons d’emblée, en les citant, les références analogiques. Si on essaye d’élucider l’énigme posée par « Étant donnés… » en faisant référence à des analogies formelles : le complaisant « ça me fait penser à… », la liste des possibilités est infinie. Même si ce sont des impasses explicatives, on peut néanmoins, car ils sont criants, indiquer des rapprochements qui font partie de l’univers visuel auquel Marcel Duchamp a été confronté à un moment ou à un autre. Pourquoi pas.
Mais nous savons bien désormais qu’avec Marcel Duchamp, le regard trivial est toujours piégé et qu’on ne peut confondre inspiration formelle — puisque toute forme utilisée est déjà en référence à une forme déjà existante — et signification. Dans le cas de Marcel Duchamp, le sens des figures employées est toujours à double ou triple bande, la polysémie est permanente.

1760. Mannequin d'accouchement Madame de Coudray, musée de Rouen. (voir Système D roman, même si... - Jacques Caumont + Françoise le Penven - faune étique numérique 2004)

1861 La femme aux bas blancs (1961) de Courbet qu'il est allé revoir une dernière fois avec sa fille en novembre 1967, à la fondation Barnes, près de Philadelphie. (Système D roman, même si... - Jacques Caumont + Françoise le Penven - faune étique numérique 2004)

1866 L’origine du monde de Courbet. Dans le catalogue raisonné volume III issu de l’exposition Marcel Duchamp au Centre Pompidou en 1977, Jean Clair écrit : « Ajoutons qu’il n’est pas impossible que Duchamp ait eu vent de ce tableautin, soit à ravers Georges Bataille, soit à travers son actuel propriétaire, alors jeune collaborateur à la revue Minotaure. » Thierry Savatier, dans son livre « L’origine du monde » (Bertillat 2004) lui répond : « Jean Clair avait émis l’hypothèse que Duchamp eût pu entendre parler de la toile de Courbet et, peut-être s’en inspirer pour composer son œuvre Etant donnés. Bernard Teyssèdre en doute et je le suis volontiers ; toutefois, j’ai appris, au cours de mon enquête, la visite chez Lacan de Marcel et de Teeny Duchamp, le 12 septembre 1958, un événement non dénué d’une certaine importance. (…) Certes il reste plus qu’improbable que Duchamp se soit inspiré de Courbet pour réaliser son œuvre ; une première étude de 1947, dessin d’une femme (Maria) aux jambes écartées, prouve que l’artiste avait déjà choisi le thème central. J’ai un moment pensé que Duchamp eut pu exploiter l’idée du cache d’André Masson après avoir vu Lacan le tirer pour lui. En effet, Etant donnés… se présente d’abord comme une porte sur laquelle sont perçés deux trous à hauteur d’œil. Le spectateur doit regarder à travers ces trous pour voir l’essentiel de l’œuvre qui se dissimule derrière. Cett hypothèse paraissait d’autant plus intéressante que Duchamp n’avait acheté et fait tranporter cette porte de Cadaquès à New-York qu’en 1966, pour achever son travail — un siècle exactement après que Courbet eut peint son tableau… Pour autant, il semble que dans ses travaux préparatoires, Duchamp avait déjà élaborer tout son dispositif. Qu’en conclure ? Devant l’Origine du monde et son cache, l’artiste dut probablement sentir une évidente et profonde communauté d’esprit, tant avec le peintre d’Ornans qu’avec Sylvia et Jacques Lacan, peut-être y trouva-t-il une confirmation de son idée première, mais il serait hasardeux de nous aventurer plus loin. »

Peinture André Masson. Cache pour l'Origine du monde chez Jacques Lacan.

1891 Iris par Rodin

1890 dessin de Rodin

1947 Les photographies de la scène de crime du meurtre d’Elizabeth Short, nommée « le dahlia noir ». (Voir Steve Hodel « L’affaire du dahlia noir » point seuil 2004).
Le corps de Elizabeth Short, découpé en plusieurs morceaux est retrouvé le 15 janvier 1947 dans un  terrain vague de Los Angeles. Cinquante ans plus tard, le journaliste américain Steve Hodel est persuadé, au terme d’une longue enquête, que son père Georges Hodel est non seulement le meurtrier d’Elizabeth Short, mais également un serial killer qui a tué de nombreuses autres femmes. Son enquête minutieuse se base sur la même méthodologie qui lui a permis de résoudre plus de 300 affaires dont certaines célèbres au cours de sa carrière. Steve Hodel évoque les empreintes de pensées (Toughtprints) que laissent derrières eux les criminels comme d'aucuns laissent des empreintes digitales. Ainsi, un ensemble de motivations, fondé sur des intentions toutes personnelles, constitue un paradigme, comme une signature qui connecte ou relie le criminel à un moment, un endroit ou un crime ou une victime en particulier. Steve Hodel relève que son père et Man Ray étaient très amis et que son père était très influencé par les photographies de Man Ray. Lors du « déflorement » dans la presse de l'affaire, Man Ray prit peur. Il quitta Los Angeles et le sol américain pour s'installer à Paris. Deux ans après le crime, Man Ray revint à Hollywood et de nouveau fréquenta les licencieuses soirées de la Franklin House, superbe maison conçue par Lloyd Wright junior et achetée en 1945 par George Hodel.
Jacques Caumont relève que « Prière de toucher et son sein découpé, collé et entouré de velours noir est une forme qui correspond presque exactement à celui du sein découpé du Dalhia noir, en janvier 1947. Et cela, pour orner le catalogue d'une exposition surréaliste installée à la galerie Maeght, à Paris, six mois plus tard ! (voir Système D roman, même si... - Jacques Caumont + Françoise le Penven - faune étique numérique 2004).
Si les photographies de la scène de crime, publiées par la presse au printemps 1947, ont capté l’attention de Marcel Duchamp à cette époque et ont influencé le dispositif de Etant donnés, c’est bien alors au comble du regard trivial que nous convoque Duchamp pour nous signifier qu’à coup sur son objet ne sera pas regardé de la bonne manière.

1490 Lamentation sur le Christ mort Mantagna. C’est peut-être du côté d’une peinture de la renaissance italienne qu’il faut se tourner pour percevoir une « citation formelle » avec le mannequin d’Etant donnés. Si on considère que Marcel Duchamp a élaboré son dernier travail avec le maximum d’intensité, il a pu aller au bout de la relation entre trivial et symbolique et mettre en scène une forme hyper-triviale [un corps supplicé et révélé dans la vraie vie par les photographies de scène de crime] alors qu’il veut évoquer symboliquemenrt l’amour-passion sous la forme d’un christ-victime. La mariée en Christ, en somme. (voir Alain Boton. Marcel Duchamp par lui-même, ou presque. 2012.)



Les réels objets duchampiens en relation à Etant donnés
1902 Le bec de gaz dessiné à l’Ecole Bossuet

1911  octobre.  Peinture A propos de jeune sœur

1918 à regarder d'un oeil

1918  stéréoscopie à la main

1934  Note « étant donnés » dans la boite verte

1936 1941 Ready-made sans titre déposé dans la boite en valise pour Roberto Matta. Plexiglas 19x 15 cm , sur lequel sont collés des poils. Cheveux en haut, aisselle au milieu et pubien en bas.
1942 À la manière de Delvaux. Collage dans le catalogue de l’exposition « First papers of surrealism ». Papier argenté et découpe photographique. Illustration quasi littérale de l’expression « renvoi miroirique ». Le buste féminin est le renvoi miroirique de l’urinoir.

1946 Readymade paysage fautif : petit tableau envoyé à Maria Martins et peint avec son sperme. Il évoque la couleur sortie du tube, et ainsi insiste sur la fait que la créativité est toujours onanique, une manière de se caresser l’orgueil.

1946  Marcel Duchamp séjourne cinq semaines en Suisse en compagnie d’une de ses amies, Mary Reynolds. Il a notamment passé cinq jours sur les bords du Léman. (…) Marcel Duchamp, à l’Hôtel Bellevue, a logé non loin de la première chute du Forestay, près de Chexbres, avec son ami Mary Reynolds entre le 5 au 9 août 1946. (…) Duchamp a photographié cette cascade, cette chute d’eau et il a intégré cette image dans son ultime installation Étant donnés : 1° la chute d’eau, 2° le gaz d’éclairage (1946-1966). (voir Marcel Duchamp et la cascade du Forestay. Association Kunsthalle Duchamp, Cully. 2010.)
1947  Prière de toucher, couverture pour le catalogue de l’Exposition Internationale du Surréalisme à la Galerie Maeght, Paris. Duchamp fabrique plusieurs plâtres de sein – Maria Martins, femme de l’ambassadeur argentin à New York sert à cette époque de modèle pour Étant donnés... et également pour ces plâtres de sein. La couverture du catalogue de l’Exposition Internationale du Surréalisme de 1947 reprend Prière de toucher : sur un fond noir, fabriqué en caoutchouc mousse, en trois dimensions  grandeur nature et coloré à la main. avec cette indication : Prière de toucher. Cette « œuvre » est regardée avec la trivialité habituelle, comme une invite à la transgression de la morale bourgeoise. C’est l’inverse qu’il faut voir : le sein représente le mannequin d’Étant donnés par métonymie et l’invitation « à toucher », ici, veut dire ne pas regarder trivialement.
1947 décembre. Dessin : Étant donnés : Maria, la chute d’eau, le gaz d’éclairage.  En 1947, Maria Reynolds reçoit un dessin d’une figure féminine acéphale très proche du mannequin d’Étant donnés mais debout, une jambe soulevée permettant l’exhibition d’un sexe orné de poils et portant l’inscription Etants donnés : Maria, la chute d’eau et le gaz d’éclairage. L’idéogramme poil nous renvoie à ce que Duchamp annonce ainsi que le regard qui va être porté sur le mannequin « Maria » d’Étant donnés sera un regard trivial, vecteur de poils comme L.H.O.O.Q. D’ailleurs, la quasi totalité des historiens d’art perçoivent Étant donnés comme la trace concrète et sublimée de l’amour-passion de Marcel pour Maria. Et cette interprétation est posée d’avance par Duchamp comme triviale. (Boton p.211)
1948 Étude préliminaire de Étant donnés : 1° la chute d’eau, 2° le gaz d’éclairage. Buste en cuir peint. On y voit très distinctement de multiples points et même les « 9 tirés » semblables à ceux du « réseau des stoppages ». C’est une « sculpture de goûts ».  Maria Martins (sa relation avec Marcel Duchamp date de 1943) n’était pas dans le secret de réalisation du diorama. En 1966, elle commit l’erreur d’envoyer à Londres, pour la rétrospective à la Tate Gallery cette étude que Duchamp lui avait confiée, ce qui le surprit et le contraria grandement, l’objet ne devant être rendu public qu’après sa mort.

1948 Réflection à main

Réflection à main dans la Boite en valise.

1949 Etude en plastique buste Ertant donnés... (gelatin silver print) collection Stone

1950 Feuille de vigne femelle. Duchamp produit en pleine période de préparation de Étant donnés une sculpture en plâtre galvanisé. C’est une sculpture que l’on dit moulée à partir d’un sexe féminin réel.

1950 Moule de Feuille de vigne femelle

1950 Not a shoe. M.D. met au jour quelques objets issus du travail sur Étant donnés. M.D. a toujours usé de la métonymie. C’est une seconde nature de sa pensée : un détail, une partie vaut pour le tout. M.D. n’a cessé, comme le petit Poucet, de semer des objets indices qui se rapportent au tout de sa pensée.

1951 Objet-Dard. L’équivalent par métonymie du mannequin d’Étant donnés, puisqu’il en est une partie que Duchamp a rendue autonome, soit l’armature en plâtre au niveau du sein. Il est donc le discours critique qui vient se déverser dans l’urinoir, mais aussi une sculpture de goûts.

1953     L’envers de la peinture

1954 Coin de chasteté. Œuvre en plâtre galvanisé et plastique dentaire. Coin de chasteté représente précisément l’enchâssement de la Feuille de vigne femelle (1950) et de l’Objet-Dard (1951), ces deux objets jumeaux s’engendrant réciproquement comme la Bouteille de Klein. On voit bien comment, dans Coin de chasteté, les « caresses inframinces » sont dans le limage ou le polissage, et surtout dans la galvanisation, technique éminemment duchampienne. Notons également la curiosité duchampienne pour les surfaces rasées : (hors poils = hors tableau de type rétinien) le sexe féminin rasé de Étant donnés... en est un excellent exemple. (le corps selon duchamp 2000 Hermann Parret). Ce que l’on voit au premier coup d’œil, c’est que le coin mâle est aussi femelle. C’est l’image de l’objet d’artiste fécondé par le discours critique.
1956 octobre. Couverture de la revue d’André Breton « Le surréalisme, même ». On y voit une photographie noir et blanc du moulage de « feuille de vigne femelle » qui, modifié par un jeu d’éclairage, transforme les parties concaves en parties convexes et vice versa. « Duchamp a compris qu’il faut renverser l’évidence pour tout occidental que le « faire », symbolisé par le phallus, est le principe actif et à l’opposé le « recevoir », le principe passif.  » (Alain Boton)

1959 readymade Couple de tabliers (boite alerte)
1959 readymade Torture morte

1959 With my tongue in my cheek. A l’occasion de la monographie de Robert Lebel. Marcel Duchamp moule sa joue avec la langue entre les dents, qu’il colle sur un dessin, un autoportrait de profil. Référence à « la pendule de profil », le temps de l’œuvre en train de se faire. Le titre reprend une expression anglaise qui veut dire « se moquer de quelqu’un ou de quelque chose en sourdine ». C’est le moulage 3D d’un dessin en 2D, passage de n à n+1 = du statut d’objet à celui d’œuvre d’art.

1960 Coin sale

1964 La pendule de profil encart dans l’ouvrage « Double vue » de Robert Lebel.


1964 La pendule de profil encart dans l’ouvrage « Double vue » de Robert Lebel.

1966 Manuel d’instructions de montage pour Étant donnés : 1° la chute d'eau, 2° le gaz d'éclairage.

1966 Manuel d’instructions de montage pour Étant donnés : 1° la chute d'eau, 2° le gaz d'éclairage.

1966 Manuel d’instructions de montage pour Étant donnés : 1° la chute d'eau, 2° le gaz d'éclairage.

1968 Porte et vue de l'installation Etant donnés : 1° la chute d'eau 2° le gaz d'éclairage.

1968 Série de neuf gravures Les amants. Edition Scwartz.

1968 Gravure Les amants D le bec auer + Gravure Les amants I morceaux choisis d'après Courbet

1989 Réplique d’Etant donnés par Richard Baquié

1994 Maquette d’Etant Donnés par Ulfe Linde