[#7] Super simple Grand verre

7/2 La genèse prosaïque du Grand Verre 
1954 Le Grand verre à Philadelphie photo Hermann Landshoff
La mariée mise à nue par ses célibataires même [The Bride Stripped Bare by Her Bachelors, Even] dit aussi le Grand Verre [The large Glass] est réalisé à partir de 1915 et, selon la propre expression de Marcel Duchamp, définitivement inachevé en 1923. Cette réalisation est précédée par de nombreuses études qui commencent en juin 1912 lors d’un voyage de quelques mois en Allemagne, de juin à octobre 1912. « Le séjour à Munich a été l’occasion de ma libération complète : je traçai le plan général d’une œuvre de grande taille qui m’occuperait longtemps par suite du nombre de problèmes techniques nouveaux à résoudre » [A propos de moi-même 24 nov. 1964 City Art museum Saint-Louis].
1912. Portrait de Marcel Duchamp par Heunich Hoffmann. Munich.
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1912. La mariée mise à nu par les célibataires (pudeur mécanique)
Le premier croquis connu du thème de la Mariée, c’est un dessin de juillet 1912 intitulé La mariée mise à nu par les célibataires (pudeur mécanique). La représentation est mécanomorphique, la Mariée est toute en mouvement et dépouillée de ses vêtements par des célibataires qui l’encadrent. On ne peut s’empêcher de repérer la structure des peintures religieuses de la Passion de Christ, comme dans les peintures suivantes.
Duchamp quitte Paris et entame ce processus mental le menant à la composition et à la confection de la Mariée… De la Passion avec un P majuscule, celle du Christ, il fait un dessin d’après la station du Chemin de Croix, dite de la mise à nu. Première recherche de ce qui va devenir la représentation d’une passion avec un p minuscule, passion amoureuse entre une mariée et, non pas son fiancé, mais avec des célibataires. [Systeme D (uchamp) Jacques Caumont + Françoise Le Penven 2014]
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1912 . Etude pour la vierge
Puis, M.D. met ensuite en évidence la virginité antérieure de la Mariée : Etude pour la vierge. La représentation est encore mécanomorphique mais évoque fortement l’intérieur du corps, les entrailles, les « organes reproducteurs » de la vierge.

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1912. Le passage de la vierge à la mariée.
 Marcel Duchamp consacre alors une toile à représenter le voyage de cette vierge en route vers le « mariage », dans une œuvre intitulée Le passage de la vierge à la mariée.

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1912. La mariée
Ce tableau est suivi de La Mariée, comme une précision de la forme définitive, forme que l’on retrouvera sur le Grand Verre et dans les notes de la Boite verte sous le nom de « Guêpe ».

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1912 deux nus un fort et un vite Duchamp offert à Gabriële
1912 deux personnages et une auto (après voyage etival)
1912 Le roi et la reine entourés par des nus vite
1912 Le roi et la reine traversés par des nus vite
1912 Le roi et la reine traversés par des nus en vitesse
En octobre 1912, juste après le voyage en Allemagne, Marcel Duchamp accompagne Apollinaire et Francis Picabia — dans l’automobile de celui-ci — lors d’un voyage célèbre de Paris à Etival, dans le Jura, pour rejoindre Gabrïele, la femme de Francis Picabia. 

Ce déplacement est un moment clef dans la vie de Marcel Duchamp où entrent en jeu les sensations de vitesse (en automobile) et de temps étiré du voyage et le déploiement d’une liaison amoureuse platonique et contrariée avec Gabrïele. Cette période donne lieu à plusieurs croquis et peintures autour des thèmes de la confrontation amoureuse où apparaît le terme de « nu ».

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Schéma élévation pour le Grand verre.
Schéma élévation pour le Grand verre.
Dès le début de 1913, les détails fondamentaux du projet de la « Mariée mise à nu par ses célibataires même » avaient été élaborés dans une série de notes et de dessins préparatoires, le tout débouchant sur une esquisse pour le projet final, directement tracé à échelle 1 sur le mur de l’atelier rue St Hippolyte à Paris. L’esquisse a disparu depuis longtemps, mais il subsiste un dessin préliminaire où l’on peut voir que la forme et la position de la plupart des éléments essentiels conservés dans le projet final ont déjà été fixés.

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Copie des tamis grandeur nature. 1971. Richard Hamilton

Durant l’année 1914, M.D. passe beaucoup de temps à réaliser un grand nombre d’études pour « La mariée », notamment à Yport, un dessin des Tamis à échelle 1.

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1913. Broyeuse de chocolat. Huile sur toile
1914. Broyeuse de chocolat. Etude
1914. Broyeuse de chocolat. Huile sur toile + broderie.
En février, M.D. achève une deuxième version plus détaillée de la broyeuse de chocolat. Comme la première réalisation de ce dispositif mécanique, cette deuxième version est exécutée sur la surface de la toile, mais ici, les nervures métalliques saillantes de chaque tambour ont un relief concret obtenu au moyens de fils directement cousus dans la trame de la toile à l’aide d’une aiguille à tapissier.

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Croquis pour "Combat de boxe"
Certaines représentations « mécanistes » ont été soigneusement préparée, mais jamais réalisées matériellement. Dans une note consacrée à la description du fonctionnement du combat de boxe par exemple, (…) Duchamp a tracé la trajectoire d’une bille à l’aide d’un dispositif complexe de butoirs et de béliers.
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Notes de la boite verte.
Notes de la boite verte

Notes de la boite verte
Dans les notes de la boite verte publiées en 1934,  il y a bien d'autres éléments qui sont projetés par Marcel Duchamp, mais qu'il n'a pas réalisé définitivement sur le Grand verre, par exemple le soigneur de gravité.

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Cimetière des uniformes et livrées. Etude.
Les neufs moules malics.
Pour réaliser son travail sur verre M.D. réalise de très nombreux essais, études et prototypes. Il finit par employer un calibre de fil de plomb réduit, fixé à la surface du verre au moyen de vernis incolore, afin de délimiter les zones de couleurs pures à séparer. L’étude sur verre pour les célibataires intitulée Neufs moules malics représente les formes moulées de neuf hommes célibataires à la poursuite de leur mariée. Un dessin préparatoire s’intitule cimetière des uniformes et livrées.

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Croquis pour report sur le verre.
Le 15 juin 1915, M.D. part pour New-York par le paquebot Rochambeau avec, dans ses bagages, le premier petit verre des « Moules malics » et les calques des élévations que M.D. a relevé sur les murs de son atelier.
Dans le nouvel endroit où il travaille — Lincoln Arcade, 1947 Broadway —, M.D. se fait tailler deux verres de 139 × 176 cm et commence à reporter sur les surfaces les tracés des calques.

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Glissière contenant un moulin à eau en métaux voisins
Entre 1915 et 1916, M.D. réalise la Glissière contenant un moulin à eau en métaux voisins. Ce prototype-étude sur verre est peint sur un demi-cercle de verre d’un diamètre de 1 m 50. M.D. enchâsse ce demi-cercle dans un rail de métal courbé. La partie verticale de ce rail pivote sur des gonds.

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Photographie Pierre-Henri Roché
En juillet 1918, avant de partir vers Buenos Aires, le studio doit être vidé et Pierre-Henri Roché fait des photos. Le Grand Verre est appuyé contre un mur en vue de son transfert chez Louise et Walter Arensberg.

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A regarder d’un oeil, de près, pendant presque une heure de l’autre côté du verre
 M.D., de Buenos Aires, repart en 1919 pour la France via Londres pour New York ramenant le second petit verre à l’argent gratté en Argentine, pas encore intitulé A regarder d’un oeil, de près, pendant presque une heure de l’autre côté du verre (1926). C’est un détail pour la partie inférieure du « Grand verre ». Cette étude est en rapport avec la perception et la science de l’optique, domaine que M.D. explora sérieusement durant tout son séjour en Amérique du Sud.

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Les pistons de courant d’air
Au nombre de ses études, la forme précise des trois ouvertures carrées du sommet de la composition de « La mariée» a été déterminée en prenant trois photographies distincts : Les pistons de courant d’air, d’un morceau rectangulaire de gaz déformé par le courant d’air d’une fenêtre ouverte. image

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Le réseau des stoppages.
Marcel Duchamp utilise aussi la photographie pour déterminer la position précise des célibataires. Dans les premiers mois de 1914, il détermine que l’énergie émise par chacun d’eux se joindrait aux autres selon un parcours dont la configuration était à déterminer en fonction des trois unités élaborées dans ses trois stoppages étalons. Comme il y avait neuf hommes, l’ensemble de trois lignes devait être répété trois fois. Ces lignes sont ensuite reportées sur la surface d’une toile (déjà utilisée pour un travail antérieur), puis la position de chaque « moule malic » est fixée le long de la ligne.

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Carbone des "Témoins oculistes".
En 1920 apparait le personnage Rrose Sélavy inventé par M.D. Rrose est décrite par M.D. comme une spécialiste en optique de précision. M.D. venait de passer un très long temps à gratter l’argent superflu sur la partie basse des Témoins oculistes du Grand Verre, après avoir réalisé un carbone pour report.
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1920 Man Ray, Glissière de Marcel Duchamp (Moulin à eau), Négatif au gélatino bromure d'argent sur support souple
1920 glissière tenue par Marcel Duchamp. Photographie Man Ray autrement intitulée : "danseuse de cordes s'accompagnant de ses ombres".
1920 Jacques Villon derrière la glissière. Photographie Man Ray.
En 1920 également, Man Ray effectue des photographies de mises en scène de la Glissière contenant un moulin à eau en métaux voisins.

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1920. Cadrage d'origine de la photographie de Man Ray.
Lors de cette visite de Man Ray à Duchamp est prise la célèbre photographie de « l’élevage de poussière », poussière qui, fixée sur le verre par Marcel Duchamp, deviendra la matière même des tamis.
« L’artiste Man Ray rend visite à son ami Marcel Duchamp dans son atelier new-yorkais. Là, il voit une plaque de verre posée à plat, recouverte d’une épaisse couche de poussière. Ce n’est pas le résultat d’une négligence : Duchamp a volontairement laissé la poussière s’accumuler durant des mois. C’est l’un des stades d’élaboration (…) du Grand Verre. L’épaisseur de la poussière représente l’épaisseur du temps. Man Ray se souvient : « En la regardant tandis que je faisais la mise au point, cette œuvre m’est apparue comme un étrange paysage vu de haut. On y voyait de la poussière ainsi que des morceaux de tissu et de bourre de coton qui avaient servi à nettoyer les parties achevées, ce qui ajoutait au mystère […] Il fallait un long temps de pose ; j’ai donc ouvert l’obturateur et nous sommes partis déjeuner pour revenir une heure plus tard environ ; j’ai alors fermé l’obturateur. »

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Elevage de poussière. Cadrage du cliché original (1964)
Peu après, Man Ray s’installe à Paris. En octobre 1922, la photographie paraît pour la première fois dans la revue d’avant-garde Littérature. Elle porte la légende suivante : Voici le domaine de Rrose Sélavy / Comme il est aride – comme il est fertile / comme il est joyeux – comme il est triste ! Vue prise en aéroplane par Man Ray. 1921.
Au fil des décennies, la photographie de Man Ray va paraître dans divers ouvrages, revues et magazines. Chaque fois, elle est cadrée ou présentée différemment, accompagnée d’une nouvelle légende et située dans un autre contexte. Puis, en 1964, à une époque où les milieux artistiques commencent à prendre Duchamp au sérieux, l’image est officiellement intitulée Élevage de poussière et tirée dans une édition de dix épreuves, chacune signée au recto à la fois par Man Ray et Marcel Duchamp. [Dossier de presse exposition DUST Le bal janvier 2016] »
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« Ce n'était pas tout à fait ce que je voulais, conclut Duchamp. Alors, après cinq années d'un travail obstiné, mystérieux, distillations, incantations, décantations, retours en arrière, nouvelles avancées des cavaliers, des fous, des reines et des rois, il fait argenter le revers du Grand Verre. Dans ce miroir, il gratte au scalpel, sans retouche possible, trait après trait, au point de s'y arracher les yeux, trois tableaux d'oculiste empruntés ready-mades à la vitrine d'un opticien et mis en perspective. » [Jean Suquet]
En 1923, confronté à la perspective d’un travail désormais beaucoup trop long, M.D. décide de ne pas poursuivre la réalisation du Grand Verre  et le décrète « définitivement inachevé ».

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Dessin de la salle du Grand verre. (origine inconnue de nos services)
Le Grand verre (non accidenté) lors de Brooklyn The International Exhibition of Modern Art au Brooklyn Museum de New-York, 1926. Photographie de Man Ray reproduite dans la revue Minotaure n°6.
Le 19 novembre 1926, s’ouvre à Brooklyn The International Exhibition of Modern Art au Brooklyn Museum de New-York, organisée par la Société Anonyme dont Marcel Duchamp est le fondateur, avec Katherine Dreier. Au milieu de la grande salle est installé le Grand Verre au travers duquel on voit un Mondrian… Fin décembre 1926, l’exposition se termine et le Grand Verre  voyage, quant à lui, sur les routes du Connecticut pour être démonté et entreposé.

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Le Grand verre brisé et reconstitué en 1933.

Le Grand verre dans l'appartement du couple Arensberg (Louise Arensberg et Marcel Duchamp).
En 1933, Katherine Dreier apprend à M.D. que le Grand Verre a été brisé au cours de son transport après la clôture de l’exposition de Brooklyn en 1927. Et M.D. décida de le réparer… Il s’y met en 1933 au Haven. En juillet, deux mois après, le puzzle est achevé. La résurrection est célébrée le 28 juillet 1933 : M.D. a, ce jour là, quarante-neuf ans. La mariée mise à nue par ses célibataires même est ensuite installé dans l’appartement du couple Louise et Walter Arensberg qui l’avait acquis, au 33 west 67th street.
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Marcel Duchamp lors de l'installation du Grand verre au Philadelphia Museum of Art.
En 1954, après que le couple Arensberg ait fait donation de la plupart des œuvres de Duchamp qu'il possédait, la mariée mise à nue par ses célibataires même est installé au Philadelphia Museum of Art et ne l'a plus quitté depuis.

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Après avoir visité la genèse du Grand verre, vous pouvez continuer votre lecture avec le chapitre #7/3 : Les images du Grand Verre.

cœurs volants [1936]

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