[#5] Le domaine du readymade

5/5 L'expérience fondamentale 
[ou l'imposture vertueuse de la pissottière]
Nous pouvons ici, désormais, lister les différentes étapes de l'expérience fondamentale de Marcel Duchamp

Etablissons la check-list du processus qu'a enclenché Marcel Duchamp avec "Fountain" :
  1. M.D. est co-fondateur de l'expo et de l'association de ses organisateurs, la "Société des Indépendants de New-York". Cette association organise, à partir du 10 avril 1917, une exposition "d'art moderne américain" au Grand centrale palace à New-York.
  2. M.D. est co-initiateur des règles et conditions d'exposition (entre autres : pas de jury de sélection ; il suffit de payer un droit d'expo et l'on peut exposer ce que l'on veut ; l'ordre d'accrochage est par ordre alphabétique avec tirage au sort de la première lettre : l'accrochage doit commencer par la lettre R).
  3. M.D. envoie une œuvre comme exposant, mais sous le pseudonyme de R. Mutt,  un urinoir signé et intitulé "Fountain".
  4. M.D. n'est pas présent lors du comité (irrégulier selon les statuts de l'exposition) qui décide de l'éviction de "Fountain".
  5. M.D. démissionne de l'organisation de l'expo, suite à la tenue de ce comité.
  6. M.D. est co-fondateur de la revue "The Blind Man".
  7. Dans "The Blind Man" n°1, daté du 10 avril 1917, jour de l'ouverture de l'exposition, Pierre-Henri Roché fait un éloge argumenté des statuts et des ambitions de "Société des Indépendants de New-York"
  8. M.D. fait photographier "Fountain"par Alfred Stieglietz (photographe très célèbre à l'époque)
  9. M.D. écrit et fait écrire des textes vantant les vertus de "Fountain" dans la revue "The Blind Man" n°2, daté de mai 1917, avec la photographie de Stieglitz, authentifiant ainsi la présence de cette pièce dans la mémoire de l'histoire de l'art.
  10. "Fountain" est "perdue", l'original n'a jamais été retrouvé.
  11. 20 années plus tard, en 1938, les premières répliques, en modèles réduits, sont éditées à 25 exemplaires, pour les besoins de la fabrication des premières "boites en valise", musée portatif fabriqué par Marcel Duchamp.
  12. 10 années plus tard encore, en 1948, une première réplique grandeur nature, acceptée par M.D, est exposée par Sidney Janis à New-York. Le processus de réhabilitation est enclenché.
  13. etc. [Voir Le domaine du ready-made IV/V La saga Fountain]
On peut consulter ici le site "The Fountain Archives" par Saâdane Afif. Depuis 2008, Saâdane Afif recense et recueille toutes les publications où apparaissent l'image de "Fountain".
Il est temps de récapituler — avant de poursuivre vers les explications sur le "Grand verre"—,  l'ensemble du processus expérimental duchampien.
Le domaine du readymade s’est constitué à partir d’une expérimentation que Marcel Duchamp a mise en œuvre en avril 1917.

C’est une expérimentation dans tous les sens du terme.
M.D. provoque une expérience pour en observer les résultats et il la poursuit systématiquement, afin de vérifier la validité de ses hypothèses de départ et de déduire des connaissances constructives pour le champ de l’histoire de l’art.
C’est en ce sens qu’on peut affirmer que Marcel Duchamp, après avoir abandonné l’activité d’artiste, s’est consacré à celle de sociologue, ou d’anthropologue, en tout cas à celle de scientifique dans le champ des sciences humaines.

C’est un peu dur à avaler pour beaucoup de commentateurs du champ de l’art, mais ce sont les résultats mêmes de cette expérimentation qui en indiquent la réalité. 
La réussite de l’expérience de Duchamp, c’est que les readymades sont devenus des œuvres d’art, alors qu’ils avaient été créés en dehors des normes habituelles de la production artistique plastique. Ces readymades ont étés consacrés œuvres d’art en vertu de l’hypothèse que M.D. avait émise, c’est à dire indépendamment des critères esthétiques ou de savoirs-faire artistiques.

L’hypothèse de MD : Depuis l’avènement de l’art moderne (avec Courbet et Manet), l’accession au statut d’œuvre d’art échappe à l’artiste pour se reporter sur un mécanisme de choix par des esthètes. Ce mécanisme de choix est caractérisé par : 1° un refus du plus grand nombre (parce que les productions sont jugées trop ceci ou trop cela) ; 2° une réhabilitation par un petit nombre, des esthètes.
[Cette hypothèse est déclenchée par l’expérience vécue par Marcel Duchamp lui-même avec sa toile « Nu descendant un escalier n°2 »].

Processus d’expérimentation : Marcel Duchamp choisit un objet repoussoir et trivial (un urinoir), le propose comme œuvre d’art et organise les conditions mêmes de son refus. Voir le descriptif dans les articles : [#5 La saga de Fountain].

Le protocole d’expérimentation : il est rédigé sous forme d’une production plastique singulière appelée le « Grand verre », autrement nommée « La mariée mise à nue par ses célibataires même ». Le « carnet de bord » de la rédaction de ce protocole est consigné sous la forme de « la boîte verte », qui regroupe 93 notes de travail. Ce protocole est codé pour que l’expérience ne soit pas connue des sujets (les amateurs d’art) qui vont y participer. Mais ce protocole est bien rédigé à partir de 1915 (Duchamp prend date de son processus expérimental), soit deux années avant le lancement de l’expérience proprement dite.
La multiplication de l’expérience sous la forme de readymades se poursuit dans un premier temps jusqu’à la fin de la réalisation du « Grand verre » en 1923. Puis, jusqu’à la fin de sa vie, Marcel Duchamp viendra alimenter en readymades, de façon fragmentée, cette expérimentation.

Le langage : codé, il est nommé par Duchamp le « nominalisme ». Il consiste à substituer à la réalité des éléments étudiés une image, métaphorique et visuelle.
Exemples : A chaque fois que sont utilisés par Marcel Duchamp des liquides, des récipients, des gouttes, ces éléments évoquent le « jugement de goût » dans le processus artistique ;
A chaque fois que sont utilisés des matériaux ou des formes souples, ces éléments font référence à la vitalité, la liberté du geste artistique.

Les résultats : Les résultats de l’expérimentation sont rédigés sous la forme d’un diorama intitulé « Etant donnés 1° la chute d’eau, 2° le gaz d’éclairage… », accompagné d’un manuel d'instructions et tout deux publiés à titre posthume.
Manuel D'instruction pour "Etant donnés..." Marcel Duchamp