Bloc-notes n°3 - Juillet/août 2026 - [21 à 30]

 

21 - Georges Carpentier / Rrose Sélavy

 

Portrait de Georges Carpentier, carte postale "Armand Noyer" issue d'une série 1921.

Couverture du numéro 19 de la revue 391, 1924 (Picabia) 



En octobre 1924, Francis Picabia fait paraître le dernier numéro (n°19) de la revue « 391 » (4 pages)

« La première publication de 391 a lieu en janvier 1917 à Barcelone à l'instigation de Francis Picabia et avec l'aide pour le montage d'Olga Sacharoff, une artiste immigrante géorgienne et un groupe d'artistes réfugiés. Le nom de la revue dérive de celle d'Alfred Stieglitz, 291, à laquelle Francis Picabia avait contribué. Bien que Picabia fut reconnu d'abord comme un artiste, le contenu de la revue était surtout littéraire, au ton souvent agressif, probablement influencé par Alfred Jarry et Guillaume Apollinaire. On y retrouve cependant des dessins, des illustrations et une typographie non conventionnelle. Man Ray et Marcel Duchamp contribuent régulièrement à la revue. À partir de son cinquième numéro, la revue est publiée à New York, puis plus tard à Zurich où elle est associée au mouvement Dada. Elle sera ensuite publiée à Paris jusqu'en 1924 où paraîtra le dernier numéro, le 19e. » [wikipedia]
Sur la couverture, en défonce des différents titres et textes typographiés, on discerne l’image de profil, imprimée en couleur verte, du portrait d’un homme fumant la pipe.
Cette image est un portrait photographique de « georges Carpentier », un célèbre boxeur français de l’époque et diffusée alors en carte postale. Cette carte postale « Armand Noyer » utilisée pour la couverture de *391* était en réalité la huitième d’une série de douze cartes faisant la promotion du « combat du siècle » entre Carpentier et Dempsey le 2 juillet 1921.
Mais cette photographie est fortement retouchée au crayon et transforme le portrait de Georges Carpentier en celui de Marcel Duchamp, avec pipe et chemise. Picabia s’est appuyé sur la ressemblance formelle entre les deux hommes.
Plus précisément, ce portrait devient celui de Rrose Sélavy, alter-ego que s’était créé Marcel Duchamp en 1919. En effet, et c’est difficile à discerner sur l’image, le nom original G.Carpentier est biffé et est rajouté manuellement : « Rrose Sélavy par Picabia ».

On a donc là, par Picabia, la création d’un readymade (l’usage d’un carte postale déjà existante) qu’on pourrait qualifier « d’aidé » (l’image originale est retouchée comme l’avait déjà été « L.H.O.O.Q. par Duchamp) et aussi « d’imprimé » puisque le tout est reproduit par impression multiple sur la couverture d’un magazine.

On peut voir dans cette création une multitude d’implications :

  • Picabia use du même processus créatif que Marcel Duchamp, notemment par l’usage d’une image « carte postale » comme Duchamp l’avait fait antérieurement avec « L.H.O.O.Q. » (1919) et « Pharmacie » (1920)
  • Picabia utilise la couleur verte pour l’impression de ce portrait. Cette couleur, dans la langue plastique (le « nominalisme pictural ») de Marcel Duchamp correspond à « l’atmosphère créative ». Ce choix coloré est issu de la couleur diffusée par les bec aueur à gaz avant en usage pour éclairer avant l’utilisation de l’électricité. Voir « la boite verte », voir « Fresh widow », voir « Etant donnés… ».
  • Picabia associe directement, sans artifice ni travestissement, le personnage de Rrose Sélavy à la personne de Marcel Duchamp. Même si ça passe par le visage de Georges Carpentier, le visage de Marcel Duchamp est « reconnaissable », contrairement aux photographies « officielles » de Rrose Sélavy présentant un Marcel Duchamp suffisemment travesti pour évoqué suffisemment une figure féminine.
  • L’image de Georges Carpentier, boxeur et soldat, unanimement connu à l’époque comme représentant du monde du pugilat et du virilisme sportif est transformée en celle de Rose Sélavy qui instaure au moins un « doute sur le genre » et du moins une aura plus intellectuelle que physique.

À poursuivre…