[#0] Ouverture

Marcel Duchamp and nude. 1921. Photo de Man Ray
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Si les hommes parviennent à perdre le respect de la propriété, chacun aura une propriété, de même que tous les esclaves deviennent hommes libres dès qu'ils cessent de respecter en leur maître un maître.
Max Stirner, L'unique et sa propriété, 1884
 
(...) Marcel Duchamp (un peintre merveilleux), le seul qui ait les pieds sur terre parmi ce tas de fils de pute lunatiques et tarés que sont les surréalistes.
Frida Kalho, dans une lettre à Nickolas Muray du 16 février 1939

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Au travers des articles diffusés sur ce blog, vous allez découvrir des arguments qui vont tenter, par étapes, de mettre en valeur la grande cohérence du travail de Marcel Duchamp.

Vous le constaterez, Marcel Duchamp occupe des positions variées sur l’échiquier de la raison sociale et de la notoriété.
Philosophe, il discours sur la question du désir ; anthropologue, il met à jour les pratiques du monde artistique sur plus d’un demi-siècle ; sociologue,  il mène une expérience en temps réel sur le statut de l’œuvre d’art ; écrivain, il multiplie les jeux avec les mots ; scénographe, il invente la modernité des dispositifs d’expositions collectives ; artisan, il réalise de nombreux assemblages de matériaux avec le plus grand soin ; graphiste, il compose et met en page de nombreuses couvertures de revues ou de catalogues ; conseiller, il assiste les collectionneur-euse-s à l’origine des musées d’art moderne ; artiste, il ne cesse de produire sans se répéter.

Marcel Duchamp est presque toujours présenté par tranche, par segment : M.D. peintre, M.D. dada, M.D. conceptuel, M.D. joueur d’échec, M.D. bricoleur, … Il est rarement évoqué pour l’unité, l’homogénéité de sa pensée pourtant projetée dans l’ensemble de ses production et de ses actions. Mais c’est la variété même des productions de Marcel Duchamp, son apparente hétérogénéité qui fait obstacle à la compréhension globale du parcours de M.D.

C’est cette cécité des commentaires sur Marcel Duchamp que nous voudrions combattre ici en mettant en plein jour les fils rouges de son travail.

Tout cela passe par une double ambition dans les articles de ce blog :
  1. Rassembler des données totalement éparses, dispersées dans de nombreux ouvrages ou site web (par exemple la liste de tous les readymades [PDF] ou un le corpus le plus complet possible des travaux de M.D. [Flickr])
  2. Montrer que Marcel Duchamp a œuvré toute sa vie autour de ce qu'il appelait la Loi de la pesanteur en procédant, patiemment, à la mise en place d’une expérimentation à l’échelle d’une vie. C’est cela que récusent nombre de critiques et d’historien(ne)s de l’art. Et pourtant…
Il n'est pas aisé de mettre au clair une démarche, un travail, une vie rendus volontairement complexes par Marcel Duchamp lui-même (il a codé son langage textuel et plastique) et par les critiques et historiens de l'art eux-mêmes (beaucoup d'élucubrations et surtout des tentatives d'explications très parcellaires). Le principal écueil à cette nouvelle manière de lire le travail de Marcel Duchamp, c'est la confrontation à un ordre critique figé depuis maintenant la fin des années 1950. A cette époque, le travail de Marcel Duchamp a été réhabilité, est devenu une norme et a été le déclencheur de véritables slogans œcuméniques fossilisés dans le monde de l’art, et repris dans l’ensemble des livres et revues spécialisées ou grand public comme « Ce sont les regardeurs qui font le tableau » ou « Après Duchamp, tout est possible en art » ou « Duchamp est l’inventeur de l’art contemporain », etc.

Marcel Duchamp est depuis un siècle souvent maltraité par la plupart de ceux qui tentent d’éclairer son travail, non pas que ce travail n’ai pas été encensé, mais sur de gros malentendus, sans parler de ceux et de celles qui imputent à Marcel Duchamp lui-même,  dans un procès permanent,  les délires de l’art contemporain.
Il nous faut défier, ré-interroger les lieux communs qui se sont accumulés à propos de Marcel Duchamp. En voici un exemplaire récent, dans Nice matin du premier juillet 2017, par Arroyo, artiste accompli, qui avait déjà commis, en 1965, un tableau à charge : « Lorsqu'il s'est installé en France en 1958, c'était pour devenir journaliste. Un marchepied qui, croyait-il, lui permettrait d'accéder à une carrière d'écrivain. S'il avait vingt ans aujourd'hui, Eduardo Arroyo se verrait plutôt en bibliothécaire. Un glissement qui en dit long sur le peu de crédit que l'octogénaire accorde au « monde des arts », dont il affirme même penser « le plus grand mal ». La faute à Marcel Duchamp. Un dictateur de la pensée, selon lui, dont l'influence continue d'affecter, plus d'un siècle après la Roue de bicyclette, les plasticiens contemporains. »

Aillaud, Arroyo, Récalcati. La fin tragique de Marcel Duchamp, 1965

Je vais donc essayer de ne pas faire le malin, comme dirait Pierre Bourdieu dans un de ses premiers cours au Collège de France en 1999 [p. 38 Manet, la révolution symbolique]
« Dans l’histoire de l’art, la tradition iconologique a été créée, et constituée comme telle par un très grand historien de l’art, Erwin Panofsky. Celui-ci a fait une théorie de l’interprétation iconologique qu’il distingue de l’interprétation iconographique. (…) Il a donné une caution théorique à tous les spécialistes de l’histoire de l’art qui, armés de cette référence panofkienne devenue complètement inconsciente — on n’a même plus besoin de dire qu’on fait du Panofsky — font assaut de « ça me fait penser à » . (…) Il y a une tératologie de l’histoire de l’art comme de toutes les disciplines, mais l’histoire de l’art est particulièrement exposée dans la mesure où l’œuvre d’art, du fait de son équivocité, de sa plurivocité, de sa polysémie, etc. peut tout accueillir. (…) On est face à la logique d’un champ où, pour triompher des adversaires, pour faire le malin, pour s’affirmer comme intelligent, comme détenteurs de savoirs rares, etc., on est porté à surinterpréter, sans être soumis au contrôle de la falsification élémentaire. »

Je m'appuierai souvent sur le travail d'Alain Boton qui est le Champollion de Marcel Duchamp, l’inventeur — au sens découvreur — du code Duchamp. [voir l’article « Rendre grâce à A.B.]


L’enjeu est très grand pour ce nouveau regard sur le travail de Marcel Duchamp car il s’agit (peut-être, qui sait ?) d’une « révolution critique », le genre de moment où des types bricolent dans leur coin une machine qui deviendra incontournable — vous voyez le genre de prophétie ? Pour changer notre façon de regarder le travail de Marcel Duchamp, Il nous faut adopter une attitude zen en ouvrant grands les chakras, car il faut s’engager à changer sa façon de considérer l’art et le travail des artistes.

Un groupe d’activistes américain des années 1967-68, les Diggers, ont tenté de faire comprendre concrètement ce changement de regard nécessaire.
Alors que ce groupe distribuait gratuitement de la nourriture « (après récupération chez les producteurs, vendeurs, ou par vols) avec une mise en scène, chaque personne venait avec sa gamelle (deux cents repas distribués quotidiennement) et traversait un cadre jaune/oranger symbolisant un tableau artistique de 2 mètres sur 2 : le Free Frame Of Reference (de plus petits cadres étaient parfois distribués aux hôtes pour qu’ils se les mettent autour du cou et symbolisent à leur tour la vie qui se déroule dans le cadre) ». [Voir le fanzine Hirsute]

Ce site vous invite à traverser un nouveau « cadre de référence » :  
  • Considérer que Marcel Duchamp n’est pas un artiste, alors que vous l’avez toujours lu et entendu.  
  • Considérer que l’ensemble des activités de Marcel Duchamp a toujours été, tout au long de sa vie, au service du développement d’une expérimentation. 
  • Considérer que Marcel Duchamp a mis en place cette expérience — sociologique, anthropologique — qui a consisté à prouver ce qu’il appelle lui-même « la Loi de la pesanteur ». En résumé, cette loi peut s’énoncer comme suit : "Pour qu’un objet créé par un artiste devienne un chef d’œuvre de l’art, il faut qu’il soit d’abord refusé ostensiblement par une large majorité de telle sorte qu’une minorité agissante trouve avantage en termes d’amour-propre à le réhabiliter. » C’est la thèse d’Alain Boton dans son livre et je voudrais participer, ici, à éclairer cela. Considérer que Marcel Duchamp, pour les besoins de son expérience qui s’étale sur plusieurs décennies, a crypté son travail et son discours.
Pour paraphraser Bourdieu, les artistes ont tous des intentions, mais ils ne les connaissent pas toutes. Marcel Duchamp est peut-être celui qui a réduit le plus cet écart entre les intentions et la réalité de la production.
Une des grades définitions de l’artiste moderne est sans doute contenue dans le fait qu’il ne sait pas quelles significations sont à l’œuvre lorsqu’il crée. S’il a quelques indications, il ne maîtrise pas — et ne cherche pas à le faire — l’ensemble des significations qu’il met en jeu. C’est l’idée de l’artiste mue par la « nécessité intérieure » qu’évoque Kandinsky.
Ainsi, c’est la raison pour laquelle Marcel Duchamp n’agit pratiquement plus en artiste lorsqu’il arrête de peindre et commence son « Grand verre ». Il met alors en forme des idées sous formes de signes plastiques qui sont le vocabulaire d’une langue imagée au service d’une démonstration qu’il voudrait entièrement pensés et maîtrisés. Marcel Duchamp rentre alors dans une démarche plutôt sociologique jalonnée par des productions « manifestes », parfois pensées depuis longtemps, parfois de façon opportuniste, en s’appuyant sur des événements qui surgissent au gré des propositions de collaboration.

M.D. n’a fait que mettre en valeur le processus qui préexistait. Dire autre chose c’est paradoxalement minimiser son rôle c’est minorer son travail qui a consisté à provoquer, par l’expérimentation, une validation de l’analyse qu’il faisait sur les conditions d’émergence des œuvres d’art à l’ère moderne. C’est le processus des avants garde qui est mis en lumière par M.D.

Désormais, il me faut crédibiliser cette hypothèse par la convergence des signes, alimenter en exemples cette convergence des preuves. Il ne s’agit pas de déterminer une fois pour toute la nature définitive du travail de Marcel Duchamp. Il s’agit juste de formuler un possible, basée sur une intention argumentée et une investigation autour d’un faisceau d’indices, une succession de coïncidences qui sont, comme le disent des enquêteurs, trop nombreuses pour être neutres.
« (…) Pour bien marquer le fait qu’il se lance dans une expérience sociologique et non pas dans une simple provocation aveugle, Duchamp va se tenir au plus près des usages de la science expérimentale qui débute toujours une expérience par un protocole prédictif en amont. Les protocoles scientifiques ont cette forme standard : étant donné ceci et cela, si je fais ci et ça, il doit se passer cela. Ensuite on met en pratique l’expérience et on vérifie si les prédictions sont respectées ou non, et donc si l’expérience a validé ou non la théorie. Duchamp se doit donc de concevoir un protocole prédictif et descriptif. Mais, en même temps, s’il veut que son projet soit une véritable expérience, il faut absolument qu’il reste secret. En effet, le comportement des amateurs d’art qu’il est en train de transformer en petits rats de laboratoire serait complètement faussé s’ils savaient qu’ils participent à une expérience, s’ils se savaient étudiés. (...) »

Alain Boton (dans un texte à paraître en anglais)

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Dans ce préambule, nous avons énoncé que M.D. avait codé l'ensemble de son travail et que, pour le comprendre, il fallait abandonner l'idée que M.D. fut uniquement un artiste.  Vous pouvez désormais passer au premier article de cette explication : [#1] M.D. l'expérienceur
cœurs volants [1936]