M.C., le comble du regardeur


"Pharmacie", Marcel Duchamp 1914

En août 2017, Marc Coucke, de nationalité Belge, devenu riche après avoir vendu une entreprise de « pharmacie sans ordonnance » fait une annonce péremptoire, au détour d’autres annonces d’investissement dans un hôtel et un parc d’attraction en Belgique. Il compte construire un musée d’art contemporain, à une date indéterminée, dont la moitié serait consacré à la présentation de sa collection personnelle de « 300 œuvres de Marcel Duchamp ». Tous les médias belges se font alors l’écho de cette annonce sans qu’on puisse connaître plus avant, ni ce que recouvre ces « 300 œuvres », ni comment s’est constituée cette » collection ». (voir L’écho, le Soir, 7/7, la Meuse)

Il faudrait commencer par s’informer sur la validité de cette collection, savoir si ce n’est pas une annonce fumeuse, de l’esbroufe pour épater les milieux auquel Marc Coucke se confronte, lui qui « s’est fait tout seul » et qui, désormais riche, investi également dans le football (Il vient de racheter le club d’Anderlecht).
Si cette collection est avérée, il faudrait en connaître la teneur. Est-ce que qu’elle est constituée des copies de readymade réalisées par Schwartz, d’exemplaires numérotés des gravures que Duchamp réalisa à la fin de sa vie, d’exemplaires de bibliophilie, de livres ou de revues auxquelles Duchamp a participé et qu’il a parfois signés de sa main, d’exemplaires des différentes boites que Duchamp a édité au cours de son existence ? Pour ce qui est des peu nombreuses pièces originales et uniques, elles sont pour la plupart regroupées au Philadelphia museum et à Beaubourg.
Enfin, il faudrait savoir comment les pièces de la collection ont été acquises, simplement par des achats sur ordres lors d’enchères ou si elles proviennent de transferts de gré à gré, entre particuliers passionnés par l’œuvre et la vie de Marcel Duchamp — et il n’en manque pas dans le monde entier.

Tous ces renseignements pourraient nous donner des indications sur la vocation de cette collection, sur quels centres d'intérêts elle est basée pour Marc Coucke et/ou si c’est une collection uniquement spéculative et/ou destinée à marquer une notoriété.

L’objet du texte qui suit est de poser l’hypothèse que Marc Coucke incarne à son plus fort degré l’ambivalence du regardeur tel que Marcel Duchamp a toujours posé ce terme dans la grande expérience artistique qu’il a mené de 1912 jusqu’après sa mort.

MD. est le premier artiste a avoir créé une œuvre posthume volontaire (secrètement, pendant une vingtaine d’années) qui ne sera donc dévoilée qu’après sa mort en 1968.
Au titre évocateur d’un énoncé de démonstration mathématique « Etant donnés 1 la chute d’eau 2 le gaz d’éclairage… », il s’agit d’une installation dans une boite de la taille d’une pièce dont le contenu ne peut être vu que par un seul visiteur à la fois, en regardant avec un œil au travers de deux petit trous réalisés dans le bois d’une vieille porte de grange. Le visiteur découvre alors un lointain paysage sur lequel se découpe la figure en volume d’un corps de femme allongé, les cuisses ouvertes.
Marcel Duchamp, par ce dispositif, transforme le visiteur, le regardeur, en un voyeur captif.
Pour MD., cette œuvre est l’aboutissement de réalisations artistiques qui sont toutes au service d’un processus expérimental sociologique pour démontrer qu’à l’ère moderne, l’artiste est dépossédé de ses créations et que ce sont les regardeurs qui décident si oui ou non les propositions artistiques resteront dans l’histoire de l’art. C’est le processus sociologique de transformation d’un objet d’art en œuvre d’art. Et « Etant donnés… » est la puissante revanche de Marcel Duchamp sur ces regardeurs censeurs et moralisants devenus, dans le cadre de l’art contemporain, omnipotents et spéculateurs.

Des visiteurs devant la porte et ce que l'on voit par les trous dans la porte. "Etant donnés...", Marcel Duchamp, au Philadelphia Museum of Art.of

Le terme de « regardeur » inventé, posé et popularisé par Marcel Duchamp est un terme conceptuel pour désigner le processus de rejet et de réhabilitation des œuvres d’art, mais aussi pour désigner la « qualité » des regards posés sur les propositions artistiques. C’est toute la palette qui va du regard trivial au regard concupiscent, du regard condescendant au regard admiratif, du regard individuel sensible au regard collectif sociologique, qui est signifié chez Duchamp par le terme « regardeur ».

Et la grande expérience de Marcel Duchamp a consisté à proposer soit des objets insignifiants plastiquement soit des objets provocants, soit des objets incompréhensibles et inacceptables dans un premier temps pour prouver qu’avec le temps justement, ce qu’il appelle « la postérité », ces objets seront intégrés comme œuvre d’art. Cette démonstration sera la preuve que la qualité d’œuvre d’art ne dépend plus, à l’ère moderne, des critères esthétiques, des qualités plastiques éventuelles, mais bien de la qualité du regard des regardeurs.

Et nous sommes là dans l’immense basculement de ce qu’on appelle désormais l’art contemporain qui intègre ce fonctionnement en toute connaissance de cause à effet.

Marcel Duchamp a donc produit et proposé de « anti-images », des images et des objets qui sont pour l’image ce qu’est l’antiphrase pour le texte. Certains regardeurs voient dans ses propositions des qualités plastiques qui n’y sont pas, par un jeu sociologique de distinction. Pour le dire rapidement et en raccourci : « si je dis que c’est une « beauté nouvelle », je me distingue de ceux qui rejettent la proposition et je me place socialement et peut-être économiquement en valorisant un objet qui prendra de la valeur plus tard ».
Ainsi, les « images » de MD. sont vues par les regardeurs à l’inverse de ce qu’elles racontent en fait. Si l’un des readymades de MD. parlait, il dirait : « j’ai été réalisé sur un « principe d’indifférence » ou par pure provocation pour être rejeté, mais me voilà paré de nouveaux critères esthétiques et d’une distinction sociale supérieure, je peux entrer au musée. ».
C’est un processus, un basculement, que Marcel Duchamp a nommé de plusieurs termes et « illustré » par ses propositions formelles : le retard, la loi de la pesanteur, le renvoi miroirique, l’effet Lincoln Wilson, etc.

L’indifférence formelle transformée en valeur esthétique, c’est ce que Marcel Duchamp voulait mettre en valeur. Il a sans doute réussi au-delà de ses espérances et l’attitude de Marc Coucke est emblématique de ce processus.

« La trahison des images » René Magritte 1929

Avec tous les préjugés sociaux qu’on trimballe avec soi si l’on de réfléchit pas à deux fois, Marc Coucke pourrait passer pour l’archétype du regardeur lui-même bourré de préjugés, peu au fait des enjeux de l’art et encore moins de ceux de l’art contemporain. Lui qui dans un entretien avec le journal La Meuse en 2016 décrivait sa femme comme « pharmacienne, mais [qui] a du goût pour la décoration. C’est elle qui s’est occupée de diriger les aménagements dans cet hôtel », etc., lui qui déclarait au journal L’écho en août 2017 : « je suis devenu un WC… Un Wallon Connu », peut sembler un regardeur trivial, celui qui ne ferait pas la distinction entre une image et la réalité, un regardeur qui verrait une vraie femme nue dans la représentation d’une femme nue, l’archétype de celui à qui s’adresse le tableau « ceci n’est pas une pipe » de son compatriote Magritte.
Alors qu’est allé faire Marc Coucke dans cette galère, celle qui a consisté à acquérir — au prix d’une passion sur laquelle on n’a aucun élément — « 300 œuvres de Marcel Duchamp » ?

Si on s’en tient à l’hypothèse d’investissements spéculatifs, avec leur part de risque, il n’y a pas de prolongement à cette question. Il s’agit d’un placement comme un autre, comme tant d’autres faux « amateurs d’art » procèdent avec leur richesse.
Si on émet l’hypothèse que ces acquisitions permettent à Marc Coucke de poser un marqueur social pour proclamer : « Regardez, je peux me payer les œuvres de cet artiste auquel on ne comprend rien mais qui est encensé par cette bande d’intellectuels qui le vante comme le fondateur de l’art contemporain, et je vous emmerde », là non plus, il n’y a pas de prolongement à la question si ce n’est de belles histoires de revanche sociale à raconter.
Par contre, si on émet l’hypothèse que Marc Coucke a acquis ces œuvres de Marcel Duchamp patiemment, en connaissance de cause, c’est à dire en comprenant, par le raisonnement ou intuitivement, le processus que Marcel Duchamp a voulu mettre en valeur, alors là, nous avons « le regardeur » dans toutes ses acceptions et son incarnation définitive, … le comble du regardeur.