[#2 ] Le cabinet de curiosité

Avant de continuer à décoder le travail de Marcel Duchamp, il faut sonder la grande diversité de ses productions et, paradoxalement, comprendre que cet éclectisme révèle une même pensée, un même projet tenu par lui de 1913 jusqu'à l’année de sa mort en 1968.

LHOOQ [1919] / A regarder d'un œil [1918] / Pliant de voyage [1916] / In advance of broken arm [1915] / Glissière contenant un moulin à eau [1915] / a guest + a host = a ghost [1953] / neuf moules malics [1914] / pistons de courant d'air [1914] / étoile filante [1919] / fountain [1917] / roue de bicyclette [1915] / la boite verte [1934] / 11, rue Larrey [1927] / couverture magazine View [1945] / Le gaz d'éclairage et la chute d'eau [1949] / disques avec spirales [1923] / affiche championnats d'échecs [1923] / cœurs volants [1936] / couverture livre Huguet [1936] / scénographie galerie Gravida [1937] / scénographie firts papers of surrealism [1942] / allégorie du genre [1943] / réseau des stoppages étalon [1914] / feuille de vigne femelle [1950] / cheminée anaglyphe [1968] / bouche évier [1964] / sculpture morte [1959] / gilet à Sally [1958] / La boite en valise [1936] / réflection à main [1948]
Ce mur d'images permet de visualiser une partie de la variété plastique des productions de Marcel Duchamp tout au long de sa vie, entre readymades, graphismes, scénographies et musée portatif.

Deux des pièces emblématiques du travail de Marcel Duchamp, deux pièces qui jouent ostensiblement avec le regard du spectateur, nous témoignent de la diversité des moyens qu'il met en œuvre pour évoquer les mêmes problématiques.

1/ De 1915 à 1923, M.D. réalise « La mariée mise à nue par ses célibataires même », dit « Le grand verre ». C'est une "peinture" (en réalité des fils de plombs, de la poussière, ... toutes sortes de médiums) sur 2 grands panneaux de verre. Ce grand verre se révèle désormais être l'illustration de la Loi de la pesanteur, de l'idée duchampienne que l'art moderne se caractérise par le fait que des objets d'art peuvent accéder au rang de chef d'œuvre par le jeu des regardeurs et de la postérité. Les regardeurs sont représentés sous la forme des "moules malics", dits aussi les "9 célibataires", en bas à gauche du grand verre ; la postérité est représentée par le "voile de la mariée" en haut au centre. Tout ceci décrit le programme, le mode d'emploi de l'art moderne.

Photographie de Hermann Landshoff en 1954 + Le grand verre exposé au Philadelphia Museum of Art
2/ De 1946 à 1966, M.D. réalise dans le secret de son atelier "Etant donnés...". C'est une installation, un diorama qu'on ne peut voir que si l'on regarde par un petit trou creusé dans une grosse porte en bois. Cette installation, avec des moyens plastiques différents (mannequin en peau de chien, objets réels, briques,...), illustre la même idée duchampienne de la loi de la pesanteur, de la mécanique de l'accession d'objets d'art au rang de chefs-d'œuvres. Marcel Duchamp a volontairement fait dévoiler de façon posthume cette dernière œuvre.

Des visiteurs regardent au travers de la porte d'Etant donné... au Philadelphia Museum of Art + ce que l'on peut voir au travers du trou.
L'ensemble des critiques d'art s'accorde sur le point que ces deux œuvres renvoient aux mêmes idées.
Jean Suquet a bien montré la relation entre le Grand verre et Etant donnés... par ce photomontage nous montrant superposés les différents éléments des deux œuvres.
Nous décrirons précisément dans de prochains articles ces deux travaux, mais on peut comprendre ici que tous les deux, avec des moyens plastiques différents expriment et racontent, la même idée : ce sont des mises en scène du processus d'accession d'objets au rang d'œuvre d'art, elles décrivent la mécanique qui conduit n'importe quel objet à devenir une œuvre d'art — pour peu qu'il soit choisi par les "regardeurs" — et accède ainsi à la postérité : la Loi de la pesanteur, telle que l'appelle Marcel Duchamp.

Si nous disons que Duchamp n’est pas un artiste, c’est qu’il a travaillé en sociologue — voire en anthropologue — pour mener une expérience, en agissant avec les moyens d’un artiste. Marcel Duchamp, par une association permanente de moyens plastiques et textuels, étudie les comportements humains dans le champ de l’art et bien plus encore dans le champ des relations sociales en relation avec à l’amour propre,  les jugements du goût, l’art comme marchandise, etc.
Et cette étude passe pour Marcel Duchamp, par une expérimentation à grande échelle, qui s’étale sur toute sa vie. La très grande majorité de ses productions se rapporte à cette expérience et, pour le dire autrement, il a toujours évoqué et mis en scène cette expérience avec des moyens différents. Cette diversité de production, cette variété plastique et les innovations conceptuelles sont le signe d’une volonté incessante de déployer une même pensée avec des moyens sans cesse renouvelés.
On pourrait formuler l'expérience mise en œuvre par Marcel Duchamp simplement : Montrer que n'importe quel objet d'artiste peut accéder au rang de chef d'œuvre sous condition qu'il soit refusé par le plus grand nombre puis réhabilité par quelques-uns.

La biographie de Marcel Duchamp et la chronologie de ses productions permettent de percevoir plus clairement le moment où il abandonne son statut d'artiste au profit de celui d'anthropologue.

1901 Suzanne en kimono par Marcel Duchamp (14 ans)
1910 portrait de M. Duchamp père par Marcel Duchamp (23 ans)
Marcel Duchamp est né à Blainville en 1887, son père est notaire et son grand-père artiste ; il fait partie d’une fratrie d’artistes — Raymond devient sculpteur, Suzanne et Gaston sont peintres. En 1904, à 17 ans, il s’installe à Paris et prend des cours de dessin. Il publie quelques dessins humoristiques dans des revues satiriques jusqu’en 1910.
A partir de 1908, il commence à exposer des toiles aux Salons d’automne et aux Salons des indépendants. Il se joint souvent aux activités du groupe de cubistes dit « de Puteaux » dont fait partie son frère peintre, et aussi Albert Gleizes, Fernand Léger, Jean Metzinger mais aussi Apollinaire. Durant cette période, il explore de nombreuses factures picturales, entre cubisme, fauvisme, symbolisme, etc.

1911 Courant d'air sur un pommier du Japon par Marcel Duchamp
Fin 1911, il entreprend de peindre la toile « Nu descendant un escalier ». Cette toile, — qui avait été préparée par quelques dessins et tableaux aux titres déjà déconcertants : Roi et reine traversés par des nus en vitesse, Joueurs d’échecs, Le Roi et la reine entourés par des nus vite, Passage de la vierge à la mariée, Mariée… « Nu descendant un escalier » — est proposée au Salon des indépendants le 20 mars 1912 mais est refusé par ses propres amis du jury, dont son frère.

Par André Raffray, Marcel Duchamp : La vie illustrée, 1977. Marcel Duchamp déplaçant son "nu descendant un escalier" hors du Salon des indépendants, à la demande du groupe des cubistes, Paris 1912. Gouache et tempera sur papier.
Dès cet instant, Marcel Duchamp met fin à son statut d'artiste et cesse de peindre au sens propre du terme, si ce n'est quelques esquisses préparatoires pour fabriquer « La mariée mise à nue par ses célibataires même », dit « Le grand verre » qu’il mettra huit années à travailler, de 1913 à 1925.

Par André Raffray, Marcel Duchamp: La vie illustrée, 1977. Marcel Duchamp réparant "le grand verre" après qu'il ait été brisé quelques années plus tôt lors d'un déplacement. New Haven, 1936. Gouache et tempera sur papier.
« Je reconnais que l’incident du Nu descendant un escalier aux Indépendants a déterminé en moi, sans même que je m’en rende compte, une complète révision de mes valeurs. »
Robert Lebel [1959], « Marcel Duchamp, maintenant et ici », [page 6] in Sur Marcel Duchamp, Paris, fac-similé de l'édition Trianon, éditions du Centre Georges Pompidou-Mazzotta, 1996.
Fin juin 1912, Marcel Duchamp entreprend un voyage à Munich, où il retrouve son ami le peintre allemand Max Bergmann. Dans ce nouveau contexte intellectuel, artistique et scientifique, il commence à concevoir le plan du Grand Verre.

Entre temps, son tableau « Nu descendant un escalier » est exposé à l’Armory show à New-York, Chicago et Boston et provoque un grand scandale. [La description et le décryptage de ce tableau sont réalisés dans le chapitre #3]

En 1913, Marcel Duchamp travaille comme bibliothécaire à Sainte-Geneviève jusqu’à mai 1915, date à laquelle il part à New-York. C’est pendant cette période qu’il concevra et mettra en œuvre le programme de ses readymades qui, dans notre esprit, sont des productions qui viennent éclairer, confirmer, alimenter la réflexion développée dans « Le grand verre ».

1915 In advance of the broken arm (En prévision du bras cassé) Ready-made ré-édité.
On peut visualiser ici une frise chronologique qui pointe le rythme de productions des readymades par Marcel Duchamp au regard des temps longs de réalisation du Grand verre et d’Etant donnés… On pourra y remarquer que la première phase de création de readymades s'arrête exactement au moment où M.D. décide d'achever son Grand verre. C'est un signe flagrant que la conception et la réalisation des readymades et du Grand verre sont synchronisés. Nous pensons que c'est également le signe d'une relation signifiante entre les deux productions et nous verrons plus tard que — le plus souvent — les mêmes éléments se déploient dans les readymades et dans Le grand verre.

Vous pouvez aussi cliquer sur ce lien pour lire la frise chronologique de la création des readymades


Pour finir, notons pour le plaisir la liste des activités que Marcel Duchamp va poursuivre jusqu’à la fin de sa vie.
  • Il co-fonde différentes revues et collabore à d'autres,
  • il réalise ses readymades — la plupart du temps, ce sont des cadeaux qu’il fait à ses amis,
  • il invente et met en scène un personnage fictif : « Rrose Sélavy »,
  • il conseille de nombreux collectionneurs d’art,
  • il organise des expositions et vend les pièces de son ami sculpteur Brancusi,
  • il est le scénographe des expositions surréalistes internationales,
  • il réalise des « rotoreliefs », disques animés et les met en scène dans un film,
  • il fabrique de nombreuses boîtes récapitulatives de ses différentes créations,
  • il joue aux échecs jusqu’à participer à des compétitions internationales,
  • il conçoit et réalise de nombreuses couvertures de magazines et livres,
  • il collabore à l’écriture de nombreux ouvrages,
  • il engage un travail sur vingt années pour réaliser l’installation « Etant donnés… »
  • puis, à la fin de sa vie, il collabore à des ré-éditions de plusieurs de ses readymades et sacrifie à de nombreux interviews et rétrospectives de son travail.
Dans ce chapitre#2, nous avons énoncé l'expérience sociologique que Marcel Duchamp a mené toute sa vie et nous avons dit que la diversité plastique des productions de M.D. ne devait pas nous troubler, qu'elle était le signe que M.D. a toujours exprimé la même idée avec des moyens plastiques différents.
Vous pouvez maintenant prolonger — pour approfondissement — la lecture de cet article ou passer directement au chapitre #3 de l'explication : L'automate et la spirale.

cœurs volants [1936]